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Joker

Affiche de Joker

Joker

Titre original : Joker

Réalisation : Todd Phillips

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy

Production / distribution : Warner Bros. Pictures, Village Roadshow Pictures, Bron Creative, Joint Effort / Warner Bros. France

Durée : 2 h 02

Adaptation : Comics

Sortie : 9 octobre 2019

5/5

En 2019, Todd Phillips prend un pari assez improbable : consacrer un film entier au Joker sans Batman, sans affrontement super-héroïque et sans véritable adaptation d’une histoire précise des comics. Joker emprunte au personnage de DC pour raconter la lente transformation d’Arthur Fleck, clown précaire et aspirant humoriste dans un Gotham délabré. Le résultat ressemble davantage au cinéma américain des années 1970 et 1980 qu’à un blockbuster moderne, au point que Taxi Driveret La Valse des pantins apparaissent comme des références presque aussi importantes que les comics.

Joaquin Phoenix ne joue pas le Joker : il construit Arthur Fleck

C’est évidemment autour de Joaquin Phoenix que repose tout le film. Son interprétation commence avant même qu’Arthur prononce un mot : son corps extrêmement amaigri, ses épaules voûtées, sa manière de marcher et surtout ce rire incontrôlable donnent immédiatement l’impression d’un homme qui ne maîtrise déjà plus complètement la manière dont il apparaît aux autres.

Phoenix évite surtout de chercher à reproduire Jack Nicholson ou Heath Ledger. Son Joker n’a ni l’assurance du premier ni l’intelligence stratégique du second. Arthur est d’abord un homme fragile, maladroit, souvent humilié, qui rêve d’être regardé sans vraiment savoir comment entrer en contact avec les autres.

C’est ce qui rend sa transformation aussi fascinante. Plus Arthur adopte l’identité du Joker, plus Phoenix modifie sa posture. Le corps recroquevillé du début se déploie progressivement, jusqu’à cette danse devenue l’une des images emblématiques du film. Son Oscar du meilleur acteur paraît difficilement surprenant tant le personnage dépend de cette performance physique.

Un Joker sans Batman, mais pas sans Gotham

Retirer Batman aurait facilement pu transformer Joker en thriller quelconque auquel on aurait simplement ajouté quelques noms tirés des comics. Todd Phillips évite partiellement ce piège en faisant de Gotham un élément essentiel du récit.

La ville est sale, tendue, traversée par les inégalités et la colère. Les transports publics, les rues couvertes d’ordures, les immeubles délabrés et les tensions sociales donnent l’impression d’une cité déjà malade avant même qu’Arthur commence à changer. Gotham n’attend finalement pas le Joker pour sombrer : le Joker apparaît parce que cette version de Gotham était déjà prête à l’accueillir.

La famille Wayne permet parallèlement de conserver un lien avec la mythologie de Batman sans transformer le film en catalogue de références. Thomas Wayne n’est plus simplement un nom associé au futur Chevalier noir : il représente ici une classe sociale inaccessible à Arthur. Le film utilise ainsi l’univers DC davantage comme une mythologie à remodeler que comme un scénario à respecter.

Une adaptation de comics qui n’adapte presque aucun comic

C’est probablement ce qui rend Joker particulièrement intéressant dans une série consacrée aux adaptations. Le film reprend évidemment des éléments appartenant à l’histoire du personnage, et The Killing Joke avait notamment popularisé l’idée d’un Joker ayant connu une existence ordinaire avant sa transformation. Mais Todd Phillips et Scott Silver inventent essentiellement leur propre origine.

Arthur Fleck n’est donc pas véritablement une transposition d’une incarnation précise du Joker. Et contrairement à beaucoup d’adaptations, le film ne multiplie pas les costumes, les personnages secondaires et les clins d’œil destinés à prouver régulièrement qu’il connaît les comics.

Il pose plutôt une question : que resterait-il du Joker si on retirait presque tout ce qui fait habituellement un film de Batman ?

La réponse tient principalement au personnage lui-même : le rire, le maquillage, la théâtralité, la violence, le besoin d’être vu et cette capacité à transformer son propre chaos en spectacle.

Scorsese plane sur presque chaque rue de Gotham

L’influence de Martin Scorsese n’est absolument pas dissimulée. Le Gotham de Joker évoque fortement le New York de Taxi Driver, tandis qu’Arthur, humoriste raté obsédé par une vedette de télévision, rapproche immédiatement le film de La Valse des pantins. Le BFI relevait lui aussi combien ces deux films irriguent l’œuvre de Phillips.

La présence de Robert De Niro dans le rôle de Murray Franklin rend évidemment le rapprochement encore plus amusant : l’acteur qui incarnait l’aspirant comique Rupert Pupkin dans La Valse des pantins se retrouve cette fois de l’autre côté de la célébrité, dans la position de l’animateur admiré.

Cette filiation constitue à la fois une force et une limite. Joker possède une atmosphère remarquable, mais certains de ses modèles restent perceptibles derrière lui. Le film est parfois moins original qu’il en donne l’impression : son véritable coup de force consiste surtout à faire entrer le Joker dans ce type de cinéma plutôt qu’à inventer entièrement ce cinéma autour de lui.

Une mise en scène qui enferme Arthur avec nous

Todd Phillips adopte un rythme étonnamment posé pour une production issue de l’univers DC. La caméra accompagne Arthur dans les transports, dans son appartement, dans les couloirs et dans les rues. Les scènes prennent le temps de devenir inconfortables.

Lawrence Sher photographie Gotham dans des tons sales et jaunâtres qui donnent au film une véritable texture. La ville paraît simultanément réaliste et légèrement irréelle, comme un souvenir déformé du New York de la fin des années 1970.

La musique de Hildur Guðnadóttir joue un rôle tout aussi essentiel. Les cordes graves semblent parfois précéder la transformation du personnage, comme si quelque chose avançait inexorablement sous les images. Son travail lui vaudra d’ailleurs l’Oscar de la meilleure musique originale, tandis que le film récoltera onze nominations au total.

Un film volontairement ambigu, parfois un peu trop démonstratif

Joker joue constamment avec la perception d’Arthur. Le spectateur découvre le monde à travers un personnage dont le rapport à la réalité n’est pas toujours fiable. Certaines scènes prennent ainsi un autre sens lorsque le film nous oblige à reconsidérer ce que nous avons réellement vu.

Cette subjectivité fonctionne particulièrement bien parce qu’elle évite de transformer Arthur en simple victime ou en monstre immédiatement identifiable. Comprendre son isolement ne signifie jamais que le film oblige à approuver ce qu’il devient.

En revanche, Phillips manque parfois de confiance dans son propre dispositif. Là où la performance de Phoenix, les décors ou la musique suffisent largement à exprimer la marginalisation d’Arthur, le scénario souligne parfois lourdement ses idées. Joker est souvent plus subtil lorsqu’il se contente de regarder son personnage que lorsqu’il entreprend de nous expliquer la société qui l’entoure.

Le film qui a fait entrer le Joker dans un autre cinéma

Au-delà de ses qualités propres, Joker a représenté une expérience assez singulière pour DC. Il ne cherche pas à préparer une suite, introduire une équipe ou construire méthodiquement un univers partagé. Le personnage suffit.

Le pari a été récompensé de manière spectaculaire. Joker a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise avant de recevoir onze nominations aux Oscars, dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur. Joaquin Phoenix remporta l’Oscar du meilleur acteur et Hildur Guðnadóttir celui de la meilleure musique originale.

Ce succès montre surtout qu’un personnage issu des comics peut servir de matière première à des genres très différents. Joker n’a finalement besoin que de quelques éléments de la mythologie DC pour exister. Tout le reste appartient à Todd Phillips et, plus encore, à Joaquin Phoenix.

En résumé

Joker n’est pas l’adaptation d’un comic précis et ne cherche pratiquement jamais à fonctionner comme un film de super-héros traditionnel. Todd Phillips emprunte un personnage mythique à DC pour construire un drame psychologique sombre, fortement marqué par le cinéma de Scorsese.

Le film peut être démonstratif et ses influences sont parfois très visibles, mais sa mise en scène, son atmosphère, la musique de Hildur Guðnadóttir et surtout l’immense performance de Joaquin Phoenix lui donnent une identité suffisamment forte pour dépasser le simple exercice de style.

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