Daisy Town
Voix VF : Marcel Bozzuffi, Pierre Trabaud, Jacques Balutin, Pierre Tornade
Production / distribution : Dargaud Films, Belvision / Les Artistes Associés
Durée : 1 h 11
Adaptation : Jeunesse
Sortie : 15 décembre 1971
En 1971, Lucky Luke quitte pour la première fois les cases de la bande dessinée pour devenir le héros d’un long métrage d’animation. Mais Daisy Town possède une particularité importante : contrairement à beaucoup d’adaptations, le film ne transpose aucun album existant. René Goscinny, Morris et Pierre Tchernia imaginent directement une histoire pour le cinéma, avant que celle-ci ne soit à son tour adaptée en album quelques années plus tard. Une liberté qui permet à Daisy Town de condenser presque tout l’univers de Lucky Luke en une aventure simple, drôle et particulièrement efficace.
La naissance d’une ville comme résumé du Far West
L’idée de départ est brillante de simplicité. Au milieu de nulle part apparaît Daisy Town, une ville champignon qui grandit à une vitesse spectaculaire. Commerçants, joueurs, aventuriers et bandits ne tardent évidemment pas à s’y installer, obligeant Lucky Luke à intervenir pour remettre un peu d’ordre.
Cette naissance accélérée permet à Goscinny et Morris de raconter en miniature toute la mythologie de la conquête de l’Ouest. Une rue principale, un saloon, une banque, un shérif et quelques hors-la-loi suffisent pour que les clichés du western se mettent progressivement en place.
Le film ne cherche pas véritablement à raconter une histoire complexe. Il construit plutôt un immense terrain de jeu dans lequel Lucky Luke peut rencontrer tous les archétypes qu’il passe habituellement son temps à détourner.
Lucky Luke dans sa forme la plus pure
Lucky Luke n’a besoin ici d’aucune origine, d’aucun traumatisme et d’aucune justification. Il apparaît simplement lorsqu’une situation exige sa présence.
C’est exactement ce qui fonctionne avec le personnage. Son calme absolu contraste avec l’agitation de Daisy Town, et son incroyable maîtrise du revolver devient presque un gag en elle-même. Lucky Luke n’a jamais vraiment besoin de démontrer qu’il est le meilleur : tout le monde, spectateur compris, le sait déjà.
Marcel Bozzuffi lui prête une voix grave et posée qui accentue cette assurance. Le personnage conserve ainsi cette position particulière dans l’univers de Morris : il est à la fois le héros du récit et celui qui observe avec une certaine distance la folie des personnages qui l’entourent.
Les Dalton entrent en scène
Évidemment, une ville prospère ne pouvait pas rester longtemps à l’abri des Dalton. Leur arrivée permet au film de trouver ses principaux antagonistes tout en faisant basculer davantage l’aventure vers la comédie.
Leur mécanique est déjà parfaitement installée. Joe se considère comme le cerveau du groupe, Averell reste obsédé par des préoccupations beaucoup plus élémentaires et William et Jack tentent tant bien que mal de suivre le mouvement.
Ce qui fonctionne particulièrement bien, c’est que les Dalton restent dangereux tout en étant ridicules. Goscinny ne les transforme jamais complètement en incapables : leurs plans peuvent fonctionner suffisamment longtemps pour provoquer de véritables problèmes. C’est leur caractère, leurs disputes et leur extraordinaire talent pour saboter leurs propres efforts qui finissent généralement par les perdre.
Une véritable parodie du western
C’est probablement là que Daisy Town vieillit le mieux. Le film ne se contente pas de placer des personnages comiques dans un décor de Far West : il utilise les codes du western comme matière première de ses gags.
La construction des villes, les élections, le shérif, les saloons, les desperados ou encore les grands discours héroïques sont constamment détournés. Le spectateur peut apprécier l’aventure sans connaître les classiques du genre, mais une grande partie de l’humour repose précisément sur cette connaissance collective du western.
Goscinny excelle dans cet exercice. Il ne détruit pas les codes qu’il parodie : il les respecte suffisamment pour que leur détournement fonctionne. Daisy Town peut donc ressembler sincèrement à un western pendant quelques instants avant qu’un détail ne fasse complètement basculer la situation.
Une animation modeste qui laisse toute la place au dessin
L’animation de 1971 accuse évidemment son âge. Les mouvements sont parfois limités, certains arrière-plans très simples et l’ensemble ne possède pas la fluidité que l’on attendrait aujourd’hui d’un long métrage destiné au cinéma.
Mais cette économie technique possède aussi un avantage : elle préserve remarquablement le dessin de Morris.
Les silhouettes sont immédiatement lisibles, les expressions très fortes et les différences physiques entre les personnages deviennent elles-mêmes des outils comiques. Il suffit parfois d’un regard de Joe ou de la silhouette interminable d’Averell pour qu’un gag fonctionne.
Le passage à l’animation ne cherche donc pas à transformer Lucky Luke. Il donne simplement du mouvement à un langage graphique qui était déjà parfaitement adapté au cartoon.
Claude Bolling et l’Ouest américain revisité
La musique de Claude Bolling contribue beaucoup à l’identité du film. Elle joue avec les sonorités du western tout en accompagnant naturellement la dimension comique de l’aventure.
Cette combinaison correspond parfaitement à l’univers de Lucky Luke. Daisy Town ne doit jamais devenir une simple caricature : il faut croire suffisamment à son Far West pour que sa parodie fonctionne.
La chanson « I’m a Poor Lonesome Cowboy » prend également une importance particulière. La célèbre conclusion des albums devient enfin musicale et offre au personnage une véritable signature cinématographique, au point que la chanson restera durablement associée à Lucky Luke.
Une représentation des Amérindiens qui a davantage vieilli
Il existe cependant un aspect de Daisy Town beaucoup plus difficile à regarder avec le même détachement aujourd’hui : sa représentation des Amérindiens.
Le film reprend largement les caricatures alors courantes dans la BD et le western comique : langage stéréotypé, comportements simplifiés et représentation reposant sur une accumulation de clichés. L’intention générale reste parodique et le film se moque largement de l’ensemble des figures du western, mais toutes les caricatures ne vieillissent évidemment pas de la même manière.
Cela n’annule pas les qualités de Daisy Town, mais rappelle combien l’œuvre appartient aussi à son époque. La revoir aujourd’hui suppose donc de conserver ce contexte en tête plutôt que de prétendre que chaque élément possède encore la même efficacité cinquante-cinq ans plus tard.
Un film devenu album : le parcours inverse
L’une des grandes curiosités de Daisy Town reste finalement son parcours éditorial. L’histoire naît au cinéma avant de rejoindre la bande dessinée en 1983, lorsque les images du film sont redessinées et adaptées pour constituer l’album Daisy Town.
Le phénomène est suffisamment inhabituel pour être souligné : ce n’est donc pas le film qui adapte l’album que beaucoup de lecteurs connaissent aujourd’hui, c’est l’album qui adapte le film.
Cela explique aussi pourquoi l’aventure possède une construction différente des albums traditionnels. Daisy Town a été imaginé dès le départ avec le mouvement, les voix, la musique et le rythme d’un dessin animé.
En résumé
Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Daisy Town conserve une étonnante efficacité. Son animation a vieilli et certaines représentations témoignent clairement de leur époque, mais l’essentiel demeure : Lucky Luke, les Dalton, la parodie du western et l’écriture de Goscinny fonctionnent remarquablement bien.
Surtout, le film comprend parfaitement son personnage sans chercher à le compliquer. Avec une ville, quelques bandits et tous les clichés du Far West à détourner, Goscinny, Morris et Pierre Tchernia avaient déjà trouvé une formule presque idéale pour faire passer Lucky Luke de la case au grand écran.
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