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Mains rouges

Couverture de Mains rouges

Peter Pan — Tome 4

Mains rouges

Régis Loisel

Éditeur : Vents d’Ouest

Sortie originale : 1 septembre 1996

5/5

Avec Mains rouges, Régis Loisel fait franchir un cap décisif à sa relecture de Peter Pan. Après les événements de Tempête, Peter doit affronter la mort de Pan et la culpabilité qui l’accompagne. Dans le même temps, Londres revient au premier plan et une série de meurtres fait planer une menace particulièrement sombre sur les personnages. Ce quatrième tome est celui de la rupture : l’enfant qui cherchait à fuir la réalité commence à devenir le Peter Pan que nous connaissons.

La mort de Pan transforme définitivement Peter

Depuis Londres, Peter accumule les blessures sans vraiment prendre le temps de les affronter. La disparition de Pan est différente. Cette fois, il ne peut pas simplement partir ailleurs et recommencer : il doit vivre avec le sentiment d’avoir une responsabilité dans ce qui s’est produit.

Loisel donne ainsi une dimension particulièrement tragique à la naissance de Peter Pan. Peter ne récupère pas simplement le nom de Pan comme un joli symbole : il conserve avec lui le souvenir de celui qu’il vient de perdre. Le personnage mythique naît donc d’un deuil.

Cette idée éclaire également son refus de grandir sous un jour beaucoup moins merveilleux. L’éternelle enfance ressemble progressivement moins à un rêve qu’à une manière de rester enfermé dans ses blessures.

Un Peter de plus en plus difficile à aimer

C’est l’une des grandes forces de la série : Loisel ne cherche jamais à rendre Peter constamment sympathique. Il peut être courageux et généreux, puis devenir brutal, égoïste ou profondément injuste.

Dans Mains rouges, cette ambiguïté devient encore plus forte. Sa culpabilité nourrit sa colère et son désir de vengeance. On comprend ce qui provoque ses réactions sans que le récit cherche systématiquement à les excuser.

Peter devient ainsi beaucoup plus proche de la figure ambiguë imaginée par J. M. Barrie que de certaines représentations très adoucies du personnage. Rester éternellement enfant signifie aussi ne jamais acquérir complètement le recul et la responsabilité associés au monde adulte.

Londres et le Pays imaginaire ne sont plus séparés

Après avoir consacré deux tomes au Pays imaginaire, Loisel reconnecte fortement son histoire à Londres. Mais la ville apparaît encore plus inquiétante que dans le premier volume.

L’ombre de Jack l’Éventreur plane désormais sur le récit. Loisel rapproche ainsi deux mythologies totalement différentes : celle de Peter Pan et celle des crimes de Whitechapel. Cette association pourrait sembler artificielle, mais elle s’intègre étonnamment bien à cette vision sombre du Londres victorien.

Surtout, elle confirme que Peter ne peut pas simplement abandonner son passé en rejoignant le Pays imaginaire. Les deux mondes commencent à se rejoindre et la noirceur de Londres menace désormais de contaminer le refuge qu’il croyait avoir trouvé.

Les Enfants perdus prennent tout leur sens

Loisel continue parallèlement de construire les éléments familiers de la légende. Les futurs Enfants perdus ne sont plus seulement des compagnons d’aventure vivant joyeusement sans parents : ce sont réellement des enfants abandonnés par le monde des adultes.

Cette différence change beaucoup de choses. Partir au Pays imaginaire devient pour eux une véritable échappatoire. Ils n’abandonnent pas une existence confortable pour vivre une aventure fantastique : ils fuient une réalité qui ne leur offre pratiquement aucune perspective.

Comme depuis le début de la série, Loisel ne se contente donc pas d’expliquer l’origine des personnages. Il cherche à donner une raison à leur présence dans le mythe.

L’enfance perd définitivement son innocence

Le titre Mains rouges résume finalement très bien le tome. Le sang est évidemment présent, mais ces mains rouges symbolisent surtout une innocence qui disparaît.

Peter reste un enfant, mais cela ne signifie pas qu’il est incapable de violence. C’est même l’un des aspects les plus dérangeants de cette relecture : les enfants peuvent être victimes du monde des adultes tout en reproduisant eux-mêmes une partie de sa brutalité.

Loisel évite ainsi une opposition trop facile entre une enfance pure et des adultes corrompus. Son Peter est beaucoup plus complexe. Plus il refuse de devenir adulte, plus certaines de ses réactions montrent paradoxalement que la violence du monde adulte l’a déjà profondément marqué.

Un Loisel particulièrement expressif

Graphiquement, Loisel reste impressionnant. Son dessin rugueux et extrêmement expressif convient parfaitement à cette histoire où les émotions prennent progressivement le dessus sur l’aventure pure.

La couverture est particulièrement révélatrice. Après les paysages, les créatures et la tempête des volumes précédents, Loisel choisit simplement le visage de Peter en très gros plan. Le véritable enjeu du tome n’est plus seulement ce qui arrive autour de lui, mais ce qui est en train de se produire à l’intérieur du personnage.

Les regards, les attitudes et les expressions permettent d’ailleurs souvent de comprendre Peter avant même que les dialogues ne l’expliquent. Le dessin participe pleinement à sa transformation.

En résumé

Mains rouges constitue un tournant majeur de la série. La mort de Pan transforme Peter, tandis que Londres et le Pays imaginaire commencent à se rapprocher dangereusement.

Plus sombre et psychologique, ce quatrième tome montre surtout comment l’enfant qui voulait fuir le monde adulte devient progressivement Peter Pan. Une évolution tragique, magnifiquement portée par le dessin expressif de Régis Loisel.

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