Lucky Luke — Tome 10
Alerte aux Pieds-Bleus
Éditeur : Dupuis
Sortie originale : 1 janvier 1958
Publié en 1958, Alerte aux Pieds-Bleus conduit Lucky Luke dans une ville assiégée à la suite des manipulations d’un tricheur nommé Pedro Cucaracha. Morris retrouve l’efficacité des westerns classiques, mais le rythme soutenu et les bons gags ne suffisent pas à masquer un scénario répétitif et une représentation particulièrement vieillissante des peuples amérindiens.
Une intrigue efficace mais très linéaire
Le début de l’album fonctionne bien. Pedro Cucaracha triche au poker, Lucky Luke découvre son stratagème et le chasse de Rattlesnake Valley. Désireux de se venger, le bandit pousse ensuite les Pieds-Bleus à attaquer la ville en leur promettant de l’alcool.
Cette construction offre rapidement un objectif clair : Lucky Luke doit organiser la résistance en attendant l’arrivée de la cavalerie. Le siège permet d’enchaîner les attaques, les ruses et les tentatives d’évasion sans temps mort.
La mécanique devient cependant prévisible. Chaque offensive échoue presque immédiatement et les assiégés ne paraissent jamais véritablement menacés. L’album privilégie l’accumulation des péripéties au développement d’une intrigue plus surprenante.
Pedro Cucaracha manque de profondeur
Pedro possède toutes les caractéristiques du bandit lâche et manipulateur. Incapable d’affronter directement Lucky Luke, il utilise les Pieds-Bleus pour accomplir sa vengeance et reste généralement à distance du danger.
Le personnage remplit correctement sa fonction, mais ne possède ni la présence de Phil Defer ni le potentiel comique du docteur Doxey. Ses motivations se limitent rapidement à une rancune personnelle, sans véritable évolution.
Sa caricature repose en outre sur des stéréotypes associés aux personnages mexicains : accent appuyé, fourberie, goût du jeu et comportement théâtral. Même replacée dans son époque, cette représentation manque sérieusement de subtilité.
Une représentation des Amérindiens problématique
Le principal défaut de l’album demeure son portrait des Pieds-Bleus. Ils sont présentés comme crédules, désorganisés et principalement motivés par la promesse de trouver de l’alcool. Leurs comportements servent presque exclusivement de ressorts comiques.
Morris cherche davantage à parodier les westerns de son époque qu’à représenter une réalité historique. Cette intention n’empêche cependant pas l’album de reproduire directement leurs clichés, sans jamais réellement les détourner.
La multiplication de tribus identifiées par des couleurs différentes produit quelques situations visuelles amusantes, mais renforce cette impression de caricature sommaire. Contrairement à de futurs albums de la série, aucun personnage amérindien ne bénéficie ici d’une véritable personnalité.
Lucky Luke en défenseur de la ville
Lucky Luke se montre particulièrement actif. Il découvre la tricherie de Pedro, organise les habitants, cherche du ravitaillement et affronte presque seul les différents assauts.
Le héros confirme ainsi son évolution vers la figure du justicier calme et ingénieux. Sa force ne repose plus uniquement sur sa rapidité au revolver : il sait improviser et exploiter les faiblesses de ses adversaires.
Cette omniprésence réduit néanmoins les habitants de Rattlesnake Valley au rôle de spectateurs maladroits. Le shérif Jerry Grindstone apporte quelques bons gags grâce à sa malchance et à sa superstition, mais il reste trop passif pour devenir un second rôle réellement mémorable.
Un dessin dynamique au service du siège
Morris maîtrise parfaitement les scènes d’action. Les charges, les explosions et les mouvements de foule sont lisibles, tandis que les attaques successives permettent de varier les cadrages.
Le siège offre également plusieurs images efficaces, notamment lorsque la ville se transforme progressivement en forteresse improvisée. Les décors restent simples, mais l’organisation de l’espace permet toujours de comprendre la position des différents personnages.
Le trait possède désormais l’élégance et la nervosité associées à la série. Visuellement, Alerte aux Pieds-Bleus confirme donc les progrès observés dans les albums précédents.
En résumé
Alerte aux Pieds-Bleus est un western rythmé, bien dessiné et immédiatement accessible. Le siège de Rattlesnake Valley offre plusieurs péripéties réussies et confirme l’assurance grandissante de Lucky Luke. Mais l’intrigue tourne rapidement en rond, Pedro Cucaracha manque de personnalité et les caricatures ethniques ont particulièrement mal vieilli. Un album divertissant, mais nettement moins fin que ceux qui suivront avec Goscinny.
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