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Astérix : Le Domaine des dieux

Affiche de Astérix : Le Domaine des dieux

Astérix : Le Domaine des dieux

Réalisation : Louis Clichy et Alexandre Astier

Voix VF : Roger Carel, Guillaume Briat, Lorànt Deutsch, Laurent Lafitte

Production / distribution : M6 Studio, Belvision, Grid Animation / SND

Durée : 1 h 25

Adaptation : Jeunesse

Sortie : 6 novembre 2014

★★★★★ 5/5

Huit ans après Astérix et les Vikings, Astérix revient au cinéma avec une transformation majeure. Sorti en 2014, Astérix : Le Domaine des dieux est réalisé par Louis Clichy et Alexandre Astier, qui adapte l’album de René Goscinny et Albert Uderzo publié en 1971. Premier long métrage de la saga entièrement réalisé en animation 3D, il marque également la dernière interprétation d’Astérix par Roger Carel, près d’un demi-siècle après avoir prêté sa voix au personnage pour la première fois.

Un album qui n’a presque pas pris une ride

Le choix du Domaine des dieux est particulièrement judicieux. César comprend enfin qu’il ne sert à rien d’envoyer continuellement ses légionnaires se faire assommer : puisque les Gaulois refusent de devenir romains par la force, il suffit de faire venir Rome jusqu’à eux.

La construction d’un immense complexe résidentiel autour du village doit progressivement transformer son environnement, attirer de nouveaux habitants et finir par intégrer les irréductibles au mode de vie romain. Derrière cette idée extrêmement simple se trouvent déjà chez Goscinny la spéculation immobilière, l’urbanisation, la consommation, le tourisme et l’assimilation culturelle.

Plus de quarante ans après la publication de l’album, la satire fonctionne toujours. C’est même l’une des grandes qualités du film : il n’a pratiquement pas besoin de moderniser le propos de Goscinny pour qu’il paraisse moderne.

Alexandre Astier a compris la mécanique de Goscinny

Alexandre Astier ne se contente pas de transposer l’album. Il en conserve la mécanique avant de l’étendre pour atteindre les dimensions d’un long métrage.

C’est une différence essentielle avec certaines adaptations précédentes. Le film invente de nouvelles situations, développe les habitants du Domaine et modifie plusieurs éléments, mais ces ajouts donnent rarement l’impression d’avoir été greffés artificiellement sur l’œuvre originale.

On reconnaît pourtant immédiatement Astier. Son goût pour les dialogues qui dérapent, les personnages secondaires dépassés par les événements et les raisonnements absurdes est partout. Mais cette écriture possède suffisamment de points communs avec celle de Goscinny pour que la rencontre paraisse naturelle.

Le film évite surtout le piège qui aurait consisté à transformer Astérix en Kaamelott. Astier apporte son rythme et sa sensibilité sans prendre le dessus sur les personnages. Il ne cherche pas à écrire comme Goscinny : il semble avoir compris pourquoi son humour fonctionnait.

 

Quand les Romains deviennent vraiment dangereux

L’une des grandes forces du récit est de remettre en question le fonctionnement même d’Astérix. Habituellement, le problème est simple : les Romains attaquent, les Gaulois boivent de la potion magique et les Romains repartent dans les airs.

Ici, la potion devient presque inutile.

Comment combattre des Romains qui viennent louer un appartement ? Comment donner des baffes à des clients qui viennent acheter du poisson ou des antiquités gauloises ? Et surtout, comment résister lorsque les habitants du village commencent eux-mêmes à trouver des avantages à cette nouvelle situation ?

Le Domaine réussit là où les camps retranchés ont toujours échoué parce qu’il transforme progressivement les Gaulois de l’intérieur. L’argent circule, les habitudes changent et les villageois découvrent les plaisirs du commerce avec leurs nouveaux voisins.

César n’a jamais été aussi proche de vaincre les irréductibles que lorsqu’il cesse d’essayer de les vaincre.

C’est drôle pour les enfants et beaucoup plus mordant pour les adultes. Exactement ce que devrait être Astérix.

Une 3D qui respecte vraiment Uderzo

Le passage à l’animation 3D pouvait pourtant inquiéter. Le dessin d’Albert Uderzo repose énormément sur la déformation : les corps s’écrasent, les expressions explosent et les proportions n’ont aucune raison d’être réalistes.

Louis Clichy comprend qu’il ne faut surtout pas corriger cela.

Astérix reste minuscule, Obélix gigantesque, les Romains se plient sous les coups et les visages peuvent adopter des expressions impossibles. La 3D ne cherche pas à rendre crédible le dessin d’Uderzo : elle accepte au contraire sa logique.

Le Domaine lui-même profite particulièrement de cette nouvelle technique. Les immenses bâtiments romains donnent une échelle que la série animée avait rarement atteinte et leur verticalité contraste parfaitement avec les petites maisons du village.

Même dans les scènes d’action, le mouvement reste lisible. On retrouve quelque chose d’essentiel chez Uderzo : une silhouette, une posture ou une expression peuvent suffire à fabriquer un gag.

Pour une fois, Astérix ne court pas après une nouvelle technologie : la technologie court derrière le dessin d’Uderzo.

Astérix redevient drôle pour plusieurs générations

C’est probablement ce qui permet au film de dépasser le simple statut de bonne adaptation.

Un enfant peut parfaitement regarder Le Domaine des dieux pour les bagarres, Obélix, les sangliers et les Romains malmenés. Un adulte peut rire exactement au même moment, mais pas nécessairement pour les mêmes raisons.

Le fonctionnement du commerce dans le village, l’argumentaire immobilier, la bureaucratie romaine ou la manière dont une population peut progressivement accepter ce qu’elle refusait quelques jours auparavant apportent cette seconde lecture qui avait largement disparu d’Astérix et les Indiens.

Même les esclaves deviennent le centre d’une mécanique typiquement goscinnienne : chaque tentative de résoudre rationnellement un problème provoque une nouvelle situation encore plus absurde.

Le film ne considère jamais que son jeune public doit tout comprendre. Il lui suffit qu’il puisse rire. Les autres niveaux de lecture sont là pour ceux qui veulent les saisir.

Un casting vocal impressionnant, mais Roger Carel reste Astérix

Le casting vocal accumule les noms connus : Lorànt Deutsch, Laurent Lafitte, Alain Chabat, Élie Semoun, Géraldine Nakache, François Morel, Florence Foresti ou Alexandre Astier lui-même.

Pourtant, cette distribution ne ressemble heureusement pas à une succession de célébrités venues faire une apparition. Les voix se fondent généralement dans leurs personnages et participent à la richesse du village comme de l’univers romain.

Guillaume Briat réussit surtout une mission particulièrement délicate en reprenant Obélix. Plus grave que Jacques Morel ou Pierre Tornade, sa voix donne au personnage une nouvelle identité sans trahir son mélange de puissance, de gourmandise et d’innocence.

Mais le film appartient aussi à Roger Carel.

Lors de la sortie, rien n’imposait évidemment de regarder Le Domaine des dieux comme la conclusion de son parcours avec Astérix. Il le deviendra pourtant. Après avoir accompagné le personnage depuis Astérix le Gaulois en 1967, le comédien lui prête ici sa voix pour la dernière fois au cinéma.

Et près de cinquante ans plus tard, il reste Astérix avec une évidence remarquable.

Le meilleur Astérix animé depuis Les Douze Travaux… voire son héritier

Astérix et Cléopâtre avait montré comment adapter brillamment un album. Les Douze Travaux d’Astérix avait ensuite démontré ce que le cinéma pouvait apporter lorsque Goscinny et Uderzo s’affranchissaient complètement du papier.

Le Domaine des dieux réussit presque à réunir ces deux approches.

Il respecte profondément son album sans lui être prisonnier. Il conserve son propos tout en développant son intrigue. Il adopte une nouvelle technologie sans sacrifier l’identité graphique de la série. Et surtout, il retrouve cette idée essentielle qu’Astérix n’est pas uniquement une succession de Romains projetés dans les airs.

C’est une comédie satirique dans laquelle les baffes sont souvent la partie la plus visible du gag, mais rarement la plus intéressante.

Quelques ajouts sont naturellement plus conventionnels que ce qu’aurait écrit Goscinny et le film simplifie certains éléments de l’album. Mais ce sont des réserves mineures face à la cohérence de l’ensemble.

En résumé

Astérix : Le Domaine des dieux réussit presque tout ce que les précédents films avaient tenté séparément. Il respecte Goscinny sans le recopier, retrouve l’énergie graphique d’Uderzo grâce à une 3D étonnamment expressive et permet à Alexandre Astier d’apporter sa propre écriture sans transformer l’univers à son image.

Drôle pour les enfants, satirique pour les adultes et suffisamment libre pour exister comme véritable film, il rappelle surtout pourquoi Astérix traverse aussi facilement les générations. Et avec la dernière prestation de Roger Carel dans le rôle, le film possède aujourd’hui une dimension supplémentaire.

Après plusieurs décennies d’adaptations plus ou moins réussies, Astérix retrouvait enfin un film animé capable de se mesurer aux meilleurs de son histoire.

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