Album indépendant — One-shot
Ce que nous sommes
Éditeur : Rue de Sèvres
Sortie originale : 16 mars 2022
En 2113, l’humanité a trouvé un moyen radical de transmettre le savoir : grâce au DataBrain Center, les connaissances peuvent être directement implantées dans le cerveau. Constant fait partie d’une génération qui a grandi avec cette technologie et qui n’a pratiquement plus besoin d’apprendre. Mais lorsqu’un événement le coupe brutalement de cet immense réservoir de connaissances, le jeune homme doit découvrir le monde autrement. Avec Ce que nous sommes, Zep imagine une science-fiction ambitieuse pour poser une question finalement très intime : qu’est-ce qui construit réellement notre identité ?
Une idée de science-fiction particulièrement efficace
Le concept du DataBrain est immédiatement séduisant. Dans cette société, apprendre une langue, maîtriser une discipline ou accéder à une quantité gigantesque d’informations ne demande plus des années de travail. Le savoir est disponible directement dans le cerveau, comme Internet serait devenu une extension permanente de l’être humain.
Zep ne s’intéresse pourtant pas seulement aux possibilités offertes par cette technologie. Il en explore surtout les conséquences sur notre manière de vivre. Si tout peut être appris instantanément, quelle valeur conserve l’expérience ? Et lorsque nos connaissances viennent d’ailleurs, quelle partie de notre personnalité nous appartient encore réellement ?
L’album fonctionne ainsi comme une extrapolation assez naturelle de notre époque, où une partie toujours plus importante de notre mémoire est déjà confiée aux outils numériques.
Constant obligé de réapprendre à vivre
La véritable force du récit apparaît lorsque Constant perd les certitudes sur lesquelles reposait son existence. Habitué à obtenir immédiatement les informations dont il a besoin, il doit soudain observer, comprendre, expérimenter et parfois simplement accepter de ne pas savoir.
Ce renversement permet à Zep de confronter deux visions du monde. D’un côté, une société extrêmement technologique où la connaissance semble infinie ; de l’autre, une existence plus physique dans laquelle les sensations, les rencontres et les erreurs redeviennent essentielles.
Constant n’est pas toujours immédiatement attachant, mais cette distance fonctionne avec le propos. Il a précisément besoin de sortir de son confort pour commencer à comprendre ce qui constitue une existence individuelle.
Derrière la technologie, une réflexion sur l’identité
Ce que nous sommes aurait facilement pu devenir un récit dénonçant simplement les dangers du progrès technologique. Zep évite heureusement cette opposition trop facile. Le DataBrain possède de véritables avantages et le problème vient moins de la technologie elle-même que de la dépendance qu’elle crée.
L’album questionne surtout la frontière entre savoir et vécu. Connaître quelque chose ne signifie pas forcément l’avoir expérimenté. Un souvenir, une émotion ou une relation ne peuvent pas être remplacés aussi facilement qu’une donnée.
Le titre prend alors tout son sens. Sommes-nous définis par nos connaissances, par notre mémoire, par notre corps, par nos expériences ou par les liens que nous créons avec les autres ? Zep ne donne pas une réponse définitive et préfère utiliser son univers futuriste pour multiplier les interrogations.
Un futur spectaculaire mais crédible
Graphiquement, Zep poursuit le travail réaliste déjà visible dans ses romans graphiques destinés aux adultes. Nous sommes très loin de Titeuf, même si son sens du mouvement et des expressions reste parfaitement reconnaissable.
Le futur imaginé dans Ce que nous sommes est particulièrement réussi parce qu’il n’est pas totalement étranger au nôtre. Architecture, interfaces et technologies prolongent des éléments contemporains plutôt que de chercher systématiquement le spectaculaire. Les couleurs donnent également une véritable personnalité aux différentes atmosphères du récit.
Certaines séquences permettent néanmoins à Zep de se faire plaisir avec des décors beaucoup plus impressionnants. L’album montre ainsi qu’il est parfaitement à l’aise avec la science-fiction tout en conservant une approche très humaine de ses personnages.
Une ambition parfois supérieure à l’espace disponible
C’est aussi la principale limite de l’album. Zep introduit énormément d’idées : mémoire, intelligence, transmission du savoir, dépendance technologique, identité, rapport au corps ou encore opposition entre différents modes de vie. Toutes ne peuvent pas être développées avec la même profondeur.
Certains personnages secondaires auraient également mérité davantage de place et plusieurs éléments de cet univers donnent envie d’être explorés plus longuement. Mais cette densité contribue aussi au plaisir de lecture : Ce que nous sommes ne cesse pratiquement jamais d’apporter une nouvelle idée à son récit.
En résumé
Avec Ce que nous sommes, Zep signe une science-fiction intelligente qui utilise le futur pour interroger des préoccupations très actuelles. Le DataBrain constitue une excellente idée de départ, mais l’album devient surtout intéressant lorsqu’il cesse de parler de technologie pour questionner la mémoire, l’expérience et ce qui construit notre identité.
L’univers aurait parfois mérité davantage d’espace et certaines pistes restent moins développées que d’autres, mais le récit conserve une belle cohérence. Graphiquement, Zep confirme également qu’il peut complètement changer de registre sans perdre ce qui fait la personnalité de son dessin.
Un roman graphique ambitieux et accessible, qui pose suffisamment de questions pour continuer à travailler son lecteur une fois la dernière page tournée.
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