Album indépendant — One-shot
Un bruit étrange et beau
Éditeur : Rue de Sèvres
Sortie originale : 5 octobre 2016
Depuis vingt-cinq ans, William a choisi le silence et la solitude en entrant chez les Chartreux. Devenu Don Marcus, il vit loin de l’agitation du monde jusqu’au jour où un héritage l’oblige à quitter son monastère pour Paris. Ce retour dans une société qu’il ne connaît pratiquement plus provoque une rencontre inattendue avec Méry, une jeune femme atteinte d’une maladie incurable qui, contrairement à lui, veut profiter de chaque instant qui lui reste. Avec Un bruit étrange et beau, Zep oppose deux manières presque contraires d’envisager l’existence pour mieux interroger ce qui lui donne sa valeur.
Le silence confronté au vacarme du monde
Les premières pages installent immédiatement le rythme particulier de l’album. Au monastère, le temps semble s’étirer. Les gestes sont simples, les paroles rares et Zep laisse régulièrement ses images respirer. William ne semble pas avoir fui son existence : il a véritablement choisi cette vie faite de contemplation et de renoncement.
Son arrivée à Paris produit donc un contraste particulièrement efficace. Après vingt-cinq années à l’écart, les téléphones, les conversations incessantes, la circulation et l’agitation permanente deviennent presque agressifs. Zep adopte suffisamment le regard de son personnage pour que des comportements parfaitement ordinaires nous apparaissent soudain étranges.
L’auteur évite cependant le piège qui aurait consisté à opposer un monastère forcément vertueux à une société moderne forcément superficielle. William ne détient pas davantage la vérité que ceux qu’il observe. Son retour à Paris l’oblige justement à remettre en question des certitudes qu’il pensait définitivement acquises.
William et Méry, deux rapports opposés à l’existence
La rencontre avec Méry donne au récit toute sa dimension émotionnelle. William a volontairement renoncé à une partie des expériences que peut offrir une vie ; Méry, condamnée par la maladie, voudrait au contraire profiter du temps qu’elle possède encore.
Cette opposition aurait facilement pu devenir artificielle, mais Zep conserve beaucoup de retenue. Méry n’est pas simplement utilisée pour enseigner au moine qu’il faut « profiter de la vie », pas plus que William n’est chargé de lui apporter une réponse spirituelle face à la mort. Chacun oblige surtout l’autre à regarder différemment ses propres choix.
Leur relation apporte ainsi une grande douceur à l’album. Le récit parle de désir, de foi, de solitude et de mort sans chercher constamment la grande déclaration. Ce sont souvent les silences et les hésitations qui disent le plus.
La foi sans discours religieux
L’une des réussites de Un bruit étrange et beau vient également de son traitement de la religion. William est profondément croyant et son engagement n’est jamais tourné en dérision, mais l’album ne cherche pas davantage à convaincre le lecteur du bien-fondé de son choix.
Zep s’intéresse davantage à ce que signifie consacrer son existence à quelque chose. William a-t-il trouvé sa place ou s’est-il protégé du monde ? Renoncer à certaines expériences constitue-t-il une perte lorsque ce renoncement est librement choisi ? Et une vie doit-elle nécessairement être remplie d’événements pour être pleinement vécue ?
Ces questions restent volontairement ouvertes. C’est justement ce refus d’une réponse trop simple qui donne au récit sa profondeur.
Un dessin réaliste qui trouve pleinement son identité
Après Une histoire d’hommes, Zep poursuit ici son exploration d’un dessin réaliste très éloigné de Titeuf. Son trait conserve pourtant une remarquable expressivité. William est un personnage immédiatement identifiable, dont le visage et les attitudes suffisent souvent à traduire le décalage avec son environnement.
La mise en couleur participe énormément à l’atmosphère. Zep utilise des gammes chromatiques très marquées pour différencier les lieux, les moments et les états émotionnels. Le silence n’est donc pas seulement raconté : il devient presque perceptible à travers la composition des planches.
Certaines séquences presque muettes comptent d’ailleurs parmi les plus réussies. Elles prouvent que Zep peut raconter énormément en retirant précisément ce qui fait habituellement avancer une bande dessinée : les dialogues.
Une simplicité qui constitue aussi sa limite
L’histoire reste finalement assez classique. La rencontre de deux êtres que tout oppose, la confrontation entre différentes conceptions de l’existence et le personnage retiré du monde qui redécouvre la société sont des motifs déjà largement explorés.
Méry aurait également mérité davantage d’espace pour exister complètement en dehors de ce qu’elle provoque chez William. Le personnage est touchant, mais son rôle dans le cheminement du héros reste parfois très visible.
Cela n’empêche pas le récit de fonctionner, car Zep compense cette relative simplicité par une véritable délicatesse. Il ne cherche pas à multiplier les rebondissements et accepte de ralentir son histoire lorsqu’une scène nécessite simplement du temps.
En résumé
Un bruit étrange et beau est probablement l’un des romans graphiques les plus délicats de Zep. À travers William et Méry, l’auteur confronte le silence au bruit, le renoncement au désir, la foi au doute et surtout deux manières très différentes d’appréhender le temps qui nous est accordé.
Le récit repose sur une intrigue simple et Méry aurait gagné à être davantage développée, mais cette sobriété correspond aussi parfaitement à son sujet. Le dessin réaliste, la mise en couleur et les nombreuses respirations silencieuses donnent à l’ensemble une identité particulièrement forte.
Une œuvre intime et mélancolique qui ne cherche pas à expliquer comment vivre, mais pose une question beaucoup plus intéressante : qu’est-ce qui fait qu’une vie nous paraît véritablement vécue ?
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