Ghost in the Shell
Titre original : Kōkaku Kidōtai
Voix VO : Atsuko Tanaka, Akio Ōtsuka, Kōichi Yamadera
Voix VF : Tania Torrens, Daniel Beretta, René Bériard
Production / distribution : Production I.G, Bandai Visual, Kodansha / Manga Entertainment
Durée : 1 h 23
Adaptation : Manga
Sortie : 9 janvier 1997
Lorsqu’il réalise Ghost in the Shell en 1995, Mamoru Oshii ne se contente pas d’adapter le manga de Masamune Shirow. Il transforme cette matière en une œuvre beaucoup plus contemplative, philosophique et mélancolique, où la frontière entre l’être humain et la machine devient le véritable sujet. D’abord loin d’être un triomphe commercial, le film va progressivement acquérir un statut considérable et influencer durablement la science-fiction occidentale, jusqu’à devenir l’une des références revendiquées autour de Matrix.
Une enquête policière qui cache une question beaucoup plus vertigineuse
En 2029, le major Motoko Kusanagi appartient à la Section 9, unité spécialisée dans la lutte contre le cyberterrorisme. Son corps est presque entièrement artificiel, mais son cerveau conserve ce « ghost » que le monde de Ghost in the Shellassocie à la conscience et à l’individualité.
La traque d’un mystérieux pirate informatique surnommé le Marionnettiste fournit au film son intrigue policière. Celui-ci semble capable de pénétrer les esprits, de modifier les souvenirs et de fabriquer chez ses victimes des existences qui n’ont jamais eu lieu.
Mais Oshii utilise surtout cette enquête pour poser une question autrement plus importante : qu’est-ce qui permet encore de définir un être humain lorsque le corps, la mémoire et même la personnalité peuvent être artificiellement modifiés ?
C’est là que Ghost in the Shell dépasse très rapidement le thriller cyberpunk traditionnel.
Motoko Kusanagi, une héroïne qui doute de sa propre existence
Motoko est l’une des grandes réussites du film parce qu’elle échappe largement aux archétypes habituels de l’héroïne d’action. Elle possède une force physique considérable et une efficacité presque mécanique, mais Oshii s’intéresse davantage à ses doutes qu’à ses capacités.
Son corps peut être réparé, remplacé ou amélioré. Dès lors, qu’est-ce qui lui appartient véritablement ? Sa mémoire ? Son cerveau ? Sa conscience ? Et comment être certaine que cette conscience elle-même n’est pas le résultat d’une construction ?
Le film ne transforme jamais ces interrogations en longues explications destinées au spectateur. Elles apparaissent dans les silences de Motoko, son observation de la ville ou sa manière de regarder son propre corps.
C’est également ce qui rend le personnage fascinant : derrière une apparence presque invulnérable se cache quelqu’un qui ne sait plus exactement où commence et où s’arrête son humanité.
Mamoru Oshii ralentit volontairement le manga
L’adaptation prend ici tout son intérêt. Le manga de Masamune Shirow est beaucoup plus bavard, énergique et parfois humoristique. Oshii conserve l’univers, les personnages et plusieurs idées essentielles, mais en modifie profondément le ton.
Son Ghost in the Shell est froid, silencieux et contemplatif.
Certaines séquences interrompent presque complètement l’intrigue. Motoko traverse la ville, observe des passants, contemple des bâtiments ou aperçoit des silhouettes qui semblent lui ressembler. Le film prend le temps de regarder son propre monde.
Ces moments pourraient sembler inutiles dans un thriller traditionnel. Ils sont au contraire essentiels ici. La ville devient progressivement le prolongement des interrogations de Motoko : un organisme immense dans lequel humains, machines, informations et images semblent déjà impossibles à séparer.
Oshii ne cherche donc pas à reproduire exactement le manga. Il en extrait certaines idées et les transforme en cinéma.
Une animation qui n’a presque pas vieilli
Plus de trente ans après sa réalisation, Ghost in the Shell reste visuellement impressionnant. L’animation traditionnelle possède une précision remarquable, notamment dans les mouvements corporels, les armes, les véhicules et l’architecture de la ville.
Le numérique est déjà présent, mais il ne cherche pas à remplacer le dessin. Il l’accompagne.
Cette combinaison permet au film d’éviter en grande partie le vieillissement qui frappe certaines œuvres ayant misé trop fortement sur les technologies de leur époque. Les images conservent une matérialité, des imperfections et une richesse qui donnent au monde une véritable présence.
La mise en scène d’Oshii joue également énormément sur les reflets, les vitres, l’eau et les silhouettes. Ce n’est évidemment pas innocent dans un film où l’identité constitue précisément le problème central : Motoko passe une partie du récit à regarder des corps qui pourraient être le sien.
Une ville devenue personnage
La séquence de traversée de la ville reste probablement l’une des plus belles du film. Pendant plusieurs minutes, l’enquête semble presque suspendue. Il n’y a plus réellement de progression narrative : seulement des bâtiments, de l’eau, des panneaux publicitaires, des foules et des regards.
Cette respiration résume parfaitement la différence entre Ghost in the Shell et beaucoup de films cyberpunk.
Le futur n’est pas présenté comme une succession de gadgets spectaculaires. Il semble déjà ancien. Les technologies les plus avancées coexistent avec des immeubles délabrés, des ruelles encombrées et une architecture presque étouffante.
Ce mélange empêche le film de ressembler à une simple démonstration futuriste. Oshii imagine moins le futur qu’un présent qui aurait continué à se transformer jusqu’à ne plus savoir distinguer l’humain de la technologie.
Kenji Kawai donne une âme aux machines
Impossible également d’imaginer Ghost in the Shell sans la musique de Kenji Kawai.
Ses compositions accompagnent rarement l’action de manière conventionnelle. Elles donnent au film une dimension presque rituelle, notamment grâce aux chants qui contrastent avec l’univers technologique montré à l’écran.
Cette opposition entre tradition et futur fonctionne parfaitement avec le propos du film. Les corps sont artificiels, les réseaux informatiques omniprésents et la conscience elle-même semble pouvoir être numérisée, mais la musique conserve quelque chose d’ancien, presque spirituel.
Elle participe énormément à cette sensation étrange que procure Ghost in the Shell : regarder une œuvre profondément technologique qui parle finalement de quelque chose d’aussi ancien que la recherche de l’âme.
De Blade Runner à Ghost in the Shell… puis de Ghost in the Shell à Matrix
Évidemment, Ghost in the Shell ne surgit pas de nulle part. L’ombre de Blade Runner plane sur son univers : mégalopole tentaculaire, pluie, technologie omniprésente et questionnement sur ce qui différencie encore l’humain de l’artificiel.
Mais le film d’Oshii devient à son tour une référence.
Son influence sur Matrix est aujourd’hui particulièrement célèbre. Les Wachowski avaient vu le film et l’avaient montré lorsqu’ils présentaient leur projet à leurs producteurs. Plusieurs idées visuelles et conceptuelles rapprochent effectivement les deux œuvres : connexion directe au réseau, corps reliés par la nuque, perception d’une réalité informatique et interrogation sur les limites entre conscience et monde numérique.
James Cameron a également publiquement salué le film, le qualifiant notamment d’œuvre remarquable de fiction spéculative.
C’est peut-être le signe le plus évident de son importance : Ghost in the Shell appartient à cette catégorie rare de films qui absorbent leurs influences avant de devenir eux-mêmes une source d’inspiration.
Un film exigeant qui refuse de tout expliquer
Cette ambition possède néanmoins une contrepartie. Ghost in the Shell n’est pas particulièrement accueillant lors d’un premier visionnage.
L’intrigue politique utilise beaucoup de termes, de services gouvernementaux et de concepts technologiques en très peu de temps. Les personnages parlent parfois comme si le spectateur connaissait déjà parfaitement leur monde. Et Oshii refuse volontairement de ralentir pour expliquer chaque notion.
À seulement 83 minutes, le film est paradoxalement très dense tout en donnant régulièrement l’impression de prendre son temps.
Cette exigence peut créer une certaine distance émotionnelle. Mais elle constitue aussi l’une de ses forces : le film ne simplifie jamais ses questions pour apporter une réponse rassurante.
Bien davantage qu’un classique de l’animation japonaise
Réduire Ghost in the Shell à son importance dans l’histoire de l’animation japonaise serait finalement presque injuste. Son influence appartient plus largement à l’histoire de la science-fiction cinématographique.
Le film n’a d’ailleurs pas immédiatement rencontré son public. Sa reconnaissance s’est largement construite avec le temps et le marché vidéo, avant que l’œuvre ne devienne une référence internationale. Sa sortie française n’intervient que le 29 janvier 1997, près de deux ans après sa sortie japonaise.
Et c’est peut-être ce qui impressionne le plus aujourd’hui. Les technologies ont évidemment changé depuis 1995, mais les questions posées par le film paraissent presque plus contemporaines qu’à sa sortie : que reste-t-il de notre identité lorsque nos souvenirs, nos relations et une partie croissante de notre existence passent par des systèmes numériques ?
Ghost in the Shell imaginait un futur. Nous nous sommes simplement rapprochés de ses questions.
En résumé
Ghost in the Shell est à la fois une adaptation très libre du manga de Masamune Shirow et l’un des grands films de science-fiction des années 1990. Son animation magnifique, sa mise en scène contemplative, la musique de Kenji Kawai et surtout ses interrogations sur la conscience et l’identité lui permettent de dépasser largement son statut de film d’animation cyberpunk.
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