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Old Boy

Affiche de Old Boy

Old Boy

Titre original : Oldeuboi (올드보이)

Réalisation : Park Chan-wook

Avec : Choi Min-sik, Yoo Ji-tae, Kang Hye-jung

Production / distribution : Show East, Egg Films / Wild Side Films (France)

Durée : 1 h 59

Adaptation : Manga

Sortie : 29 septembre 2004

5/5

Un homme est enlevé sans explication, enfermé pendant quinze ans dans une pièce puis soudainement libéré. Il ne sait ni qui l’a séquestré, ni pourquoi, mais son geôlier lui laisse désormais quelques jours pour découvrir la vérité. À partir du manga de Garon Tsuchiya et Nobuaki Minegishi, Park Chan-wook conserve essentiellement ce formidable point de départ avant de reconstruire presque tout le reste. Le résultat est tellement personnel que beaucoup de spectateurs ignorent encore aujourd’hui que Old Boy est bien une adaptation de manga.

Un manga comme point de départ, pas comme mode d’emploi

Le manga Old Boy, publié au Japon entre 1996 et 1998, racontait déjà l’histoire d’un homme enfermé dans une prison privée avant d’être mystérieusement libéré. Mais Park Chan-wook ne cherche absolument pas à en reproduire fidèlement les huit volumes. Le réalisateur expliquait lui-même que le mobile de la vengeance, la manière dont elle s’exerce, les situations et même les scènes avaient été profondément transformés.

C’est justement ce qui rend Old Boy passionnant lorsqu’on parle d’adaptation. Le film conserve une idée, quelques mécanismes et une structure générale, puis construit sa propre œuvre. Le manga est davantage tourné vers l’enquête psychologique ; Park Chan-wook transforme cette matière en tragédie brutale sur la vengeance, la culpabilité et les conséquences d’actes dont on ne mesure parfois même pas la portée.

Et surtout, il ne faut pas raconter davantage. Une grande partie de la puissance d’Old Boy repose sur ce que le spectateur découvre en même temps qu’Oh Dae-su.

Choi Min-sik : quinze années de rage dans un seul personnage

Difficile d’imaginer le film sans Choi Min-sik. Lorsqu’on découvre Oh Dae-su, il n’a rien du héros charismatique traditionnel : il est alcoolisé, grotesque, parfois franchement antipathique. Son enfermement va progressivement transformer cet homme ordinaire en une masse de rage uniquement maintenue en vie par son désir de comprendre.

Choi Min-sik rend cette transformation extraordinairement physique. Son visage, sa démarche et ses explosions de violence racontent presque autant que les dialogues. Même après sa libération, Dae-su donne l’impression de rester prisonnier : il a simplement quitté une pièce dont il connaissait les murs pour entrer dans un piège beaucoup plus vaste.

C’est l’une des grandes différences avec le manga, où le protagoniste retrouve davantage de stabilité après sa libération. Park veut au contraire que quinze années d’enfermement restent visibles sur le corps et dans l’esprit de son personnage.

Le fameux couloir : quand une scène devient une référence

Impossible d’évoquer Old Boy sans parler du combat dans le couloir. Dae-su affronte une succession d’adversaires dans un long plan latéral qui refuse l’élégance habituelle du cinéma d’action. Les coups semblent lourds, les combattants s’épuisent, tombent, se relèvent et recommencent.

La scène est devenue l’une des images emblématiques du cinéma des années 2000. Et détail particulièrement intéressant pour une critique consacrée aux adaptations : elle n’existe pas dans le manga. Park Chan-wook ne transpose donc pas une scène culte de la bande dessinée ; il crée pour son adaptation une séquence qui deviendra elle-même culte.

C’est peut-être la meilleure démonstration de ce que le film réussit. Au lieu de chercher un équivalent littéral aux cases du manga, Park utilise les possibilités propres au cinéma : durée du plan, profondeur du décor, chorégraphie, mouvement et épuisement physique. Il adapte moins les images de Minegishi qu’il ne cherche son propre langage pour produire le même sentiment d’obsession et d’enfermement.

Une violence qui fait rarement spectacle pour rien

Old Boy est extrêmement violent, mais pas seulement parce qu’il montre des coups et du sang. Sa violence la plus dérangeante est souvent psychologique. Park Chan-wook construit progressivement l’impression que chaque nouvelle réponse ne fait qu’ouvrir une porte vers quelque chose de pire.

Même la célèbre scène du poulpe vivant ne ressemble pas à une provocation gratuite ajoutée pour faire parler du film. Elle participe à la transformation d’Oh Dae-su et à cette sensation d’un homme qui revient au monde après quinze années de captivité avec quelque chose de presque animal.

Le réalisateur pousse ainsi beaucoup plus loin la violence que le manga, relativement plus sobre sur ce terrain. Mais cette brutalité accompagne surtout la transformation du récit : Old Boy n’est plus seulement un mystère autour d’une séquestration. Il devient une descente aux enfers.

Lee Woo-jin : un adversaire qui n’a presque pas besoin de se cacher

Yoo Ji-tae constitue l’autre pièce essentielle du film. Lee Woo-jin ne correspond pas au méchant classique poursuivi pendant deux heures avant d’être enfin démasqué. Il apparaît, parle à Dae-su et lui propose pratiquement lui-même le jeu : découvrir pourquoi tout cela lui est arrivé.

C’est d’ailleurs l’un des éléments que Park Chan-wook disait avoir conservés du manga : l’adversaire ne cherche pas réellement à rester caché. L’énigme n’est donc pas simplement « qui ? », mais « pourquoi ? ».

Cette nuance change tout. Plus Dae-su progresse, plus on comprend que son adversaire contrôle la manière dont il avance. Yoo Ji-tae joue admirablement cette tranquillité inquiétante, presque à l’opposé de la rage permanente de Choi Min-sik. L’un semble constamment au bord de l’explosion ; l’autre donne l’impression d’avoir préparé chaque seconde depuis des années.

Une mise en scène qui transforme chaque image en piège

La réalisation de Park Chan-wook est évidemment l’une des grandes raisons pour lesquelles Old Boy a autant marqué. Les cadrages, les couleurs, les transitions et les mouvements de caméra peuvent être extrêmement stylisés, mais le réalisateur ne perd jamais totalement son récit derrière sa virtuosité.

Il existe surtout une véritable cohérence entre le fond et la forme. Dae-su pense retrouver sa liberté alors que la mise en scène continue constamment à l’enfermer : couloirs, pièces, cadres dans le cadre, espaces dont quelqu’un d’autre semble avoir décidé les limites. Même dehors, le personnage ne paraît jamais réellement libre.

Le film possède également cette capacité assez rare à passer du grotesque au tragique sans annoncer clairement le changement de registre. On peut sourire devant une situation avant de comprendre quelques minutes plus tard qu’elle participait à quelque chose de beaucoup plus sombre.

Une adaptation qui transforme totalement son modèle sans le trahir

C’est sans doute le point le plus intéressant pour ta série consacrée aux mangas adaptés au cinéma. Old Boy est extrêmement éloigné de son matériau original et pourtant difficile à considérer comme une adaptation ayant « raté » le manga.

Park Chan-wook a lui-même expliqué que le mobile imaginé dans la bande dessinée lui paraissait trop peu cinématographique. Il l’a donc changé, ce qui entraîne nécessairement une transformation profonde du récit et de sa conclusion. C’est presque l’exact opposé de Dragonball Evolution : ici, les libertés ne servent pas à rendre l’œuvre plus générique mais à lui donner une nouvelle identité artistique.

Voilà également pourquoi lire le manga après avoir vu le film reste intéressant. Connaître Old Boy ne revient pas à connaître parfaitement l’autre version : elles partagent une matrice mais aboutissent à deux expériences sensiblement différentes.

De manga méconnu à Grand Prix de Cannes

Le parcours du film est d’autant plus impressionnant qu’Old Boy dépasse rapidement le cercle des amateurs de cinéma asiatique. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2004, il remporte le Grand Prix — et non la Palme d’or — et contribue fortement à la reconnaissance internationale de Park Chan-wook.

Le film s’impose ensuite comme l’une des œuvres sud-coréennes emblématiques des années 2000, au point d’éclipser largement son matériau d’origine en Occident. C’est une situation assez exceptionnelle pour une adaptation de manga : le film est devenu beaucoup plus célèbre internationalement que le manga dont il est issu.

Et contrairement à certaines œuvres dont la réputation tient surtout à quelques scènes cultes, Old Boy conserve une véritable puissance vingt ans plus tard. Son combat au marteau est célèbre, certes, mais il ne représente finalement qu’une infime partie de ce qui rend le film aussi marquant.

En résumé

Old Boy est un exemple presque idéal de ce qu’une adaptation peut devenir lorsqu’un réalisateur refuse de simplement illustrer son modèle. Park Chan-wook conserve l’idée géniale du manga de Tsuchiya et Minegishi, transforme profondément son intrigue et construit autour d’elle une tragédie violente, élégante et profondément dérangeante.

Choi Min-sik est monumental, Yoo Ji-tae glaçant et la mise en scène contient plusieurs séquences entrées dans l’histoire du cinéma. Surtout, Old Boy démontre qu’être fidèle à une œuvre ne signifie pas nécessairement raconter la même histoire.

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