Luuna — Tome 6
La Reine des loups
Éditeur : Soleil
Sortie originale : 27 octobre 2010
Le premier cycle s’achevait sur un bouleversement terrible : le village de Luuna ravagé et son peuple massacré. Avec La Reine des loups, Crisse ne cherche pas à refermer immédiatement cette blessure. Il propulse au contraire son héroïne dans une histoire de vengeance, de rage et de légende, jusqu’à brouiller les frontières entre la jeune Paumanok que nous connaissions et la créature que les hommes finiront par craindre.
Un deuxième cycle qui commence dans la violence
La Reine des loups marque une véritable rupture. Là où les cinq premiers tomes racontaient principalement la quête de Luuna pour se débarrasser de la malédiction d’Unkui, ce sixième album repart des conséquences dramatiques du cycle précédent.
Le village a été détruit. Une petite fille a survécu au massacre et Luuna, emportée par sa colère, se lance à la poursuite des responsables. La vengeance devient alors le moteur d’une histoire beaucoup plus sombre que les aventures précédentes.
C’est un choix intéressant parce qu’il empêche la série de simplement recommencer une nouvelle quête sur le même modèle. Luuna a changé. Son rapport à ses pouvoirs également.
Mais Crisse va surtout prendre un risque beaucoup plus important : bouleverser complètement notre perception du temps.
Cinq cents ans plus tard…
C’est probablement l’élément le plus déroutant de l’album.
Quelques cinq siècles après le massacre, une légende continue de hanter les populations : celle de la Reine des loups, une créature mi-femme, mi-louve, aussi redoutée que fascinante.
Le lecteur se retrouve alors volontairement désorienté.
Que s’est-il passé ? Comment Luuna pourrait-elle encore être présente cinq cents ans après les événements précédents ? Est-elle réellement devenue cette créature ? Sommes-nous toujours dans la continuité de l’histoire que nous suivions ?
Crisse construit une bonne partie de son scénario autour de ces interrogations et accepte de laisser le lecteur dans le brouillard. Cela donne à l’album une ambiance étrange, presque légendaire, mais provoque également quelques problèmes de lisibilité narrative.
Pendant plusieurs pages, La Reine des loups donne presque l’impression d’appartenir à une autre série.
Ce déséquilibre est volontaire et finit par trouver sa justification. Mais le procédé demande au lecteur d’accepter de ne pas immédiatement comprendre où Crisse veut l’emmener.
Luuna devient une légende
Cette rupture temporelle permet néanmoins à la série de développer une idée particulièrement intéressante : Luuna n’est plus seulement un personnage, elle est devenue un mythe.
Jusqu’ici, nous suivions son histoire de son propre point de vue. Nous connaissions ses peurs, ses contradictions, sa malédiction et les raisons de ses actes.
Dans La Reine des loups, le regard change.
Luuna est désormais perçue de l’extérieur. Ceux qui connaissent son nom ne connaissent plus nécessairement son histoire. Ils connaissent une légende transmise au fil des générations, celle d’une femme-louve aussi dangereuse qu’insaisissable.
Cette évolution fonctionne particulièrement bien parce qu’elle transforme ce que le lecteur sait de l’héroïne. Nous avons connu la jeune femme avant la légende. Nous savons donc que derrière la créature redoutée se trouve une personne dont la vie a été bouleversée par des forces qu’elle n’avait pas choisies.
Le titre La Reine des loups prend alors une dimension presque tragique.
Le retour d’Unkui change complètement de sens
L’autre bonne idée consiste à faire évoluer le rapport entre Luuna et sa part sombre.
Pendant le premier cycle, Unkui représentait avant tout une malédiction dont elle cherchait à se débarrasser. Le loup noir était l’ennemi intérieur, celui qui menaçait constamment de prendre le contrôle.
Mais après le massacre de son peuple, les choses deviennent beaucoup moins simples.
La colère de Luuna lui donne désormais une raison d’accepter cette puissance qu’elle rejetait auparavant. La frontière entre subir Unkui et utiliser volontairement sa force devient beaucoup plus trouble.
C’est sans doute l’évolution la plus intéressante du personnage dans ce tome. Luuna ne combat plus seulement le monstre qui existe en elle : elle doit déterminer jusqu’où elle est prête à devenir ce monstre lorsque sa colère lui donne une raison de le faire.
Le thème de l’équilibre, central depuis le début de la série, prend ainsi une nouvelle dimension.
Une construction ambitieuse, mais parfois confuse
C’est également là que La Reine des loups peut diviser.
Crisse veut raconter beaucoup de choses en seulement 48 pages : les conséquences du massacre, la vengeance de Luuna, une survivante, la transformation de l’héroïne, un saut temporel gigantesque, la naissance d’une légende et le début d’un nouveau cycle.
L’ambition est évidente.
La fluidité l’est beaucoup moins.
Les changements d’époque et de point de vue donnent parfois l’impression d’un récit fragmenté. Le lecteur doit reconstituer lui-même les liens entre certaines séquences avant que les explications arrivent.
Ce procédé fonctionne lorsqu’il entretient le mystère. Il fonctionne moins bien lorsqu’il oblige simplement à revenir mentalement sur les pages précédentes pour comprendre la chronologie.
L’album possède donc une construction plus audacieuse que Le Cercle des miroirs, mais également beaucoup moins immédiate.
Nicolas Keramidas accompagne parfaitement ce changement de ton
Graphiquement, cette nouvelle orientation convient particulièrement bien à Nicolas Keramidas.
Son dessin conserve naturellement l’énergie caractéristique de la série, mais La Reine des loups lui permet d’aller vers quelque chose de plus sauvage. Luuna n’est plus seulement représentée comme une jeune guerrière : son corps, ses attitudes et son regard doivent désormais traduire la frontière de plus en plus fragile entre l’humain et l’animal.
Les loups prennent également une importance visuelle considérable.
La magnifique couverture résume d’ailleurs parfaitement cette évolution : Luuna trône au milieu de sa meute, vêtue de peaux, couronnée et presque méconnaissable. Il suffit de comparer cette image à celle de La Nuit des totems pour mesurer le chemin parcouru.
Keramidas réussit surtout à préserver l’identité graphique de la série malgré son changement d’ambiance. Les expressions restent très marquées et les mouvements toujours dynamiques, mais les environnements et les scènes de confrontation paraissent désormais plus menaçants.
L’univers de Luuna a grandi avec son héroïne.
Un redémarrage qui refuse la facilité
La Reine des loups aurait pu simplement ouvrir une nouvelle aventure. Crisse choisit au contraire de remettre presque toutes les certitudes du lecteur en question.
Le résultat n’est pas toujours parfaitement maîtrisé. La narration peut paraître décousue et le saut de cinq siècles constitue un pari suffisamment radical pour provoquer une véritable incompréhension pendant une partie de l’album.
Mais ce risque possède une contrepartie : impossible de considérer ce sixième tome comme une simple prolongation commerciale du premier cycle.
Quelque chose a réellement changé.
Luuna n’est plus seulement une jeune femme cherchant à se débarrasser d’une malédiction. Elle est devenue une figure dont l’histoire dépasse sa propre existence, et dont la légende semble désormais capable de traverser les siècles.
Reste évidemment à comprendre comment toutes les pièces de ce nouveau puzzle vont s’assembler.
En résumé
La Reine des loups ouvre le deuxième cycle de Luuna avec un changement de direction particulièrement audacieux. Le massacre du peuple Paumanok transforme profondément l’héroïne tandis que le spectaculaire saut temporel de cinq cents ans fait progressivement basculer son histoire vers la légende.
La construction volontairement fragmentée peut désorienter et rend l’album moins fluide que les meilleurs volumes du premier cycle. Mais Crisse évite ainsi de répéter la formule précédente et ouvre de nouvelles possibilités autour de Luuna, d’Unkui et surtout de la notion d’équilibre entre ses deux natures.
Nicolas Keramidas, lui, profite pleinement de cette évolution pour proposer une Luuna plus sauvage et impressionnante que jamais. Un tome de transition parfois déroutant, mais suffisamment ambitieux pour donner envie de découvrir ce que cache réellement cette nouvelle époque.
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