Luuna — Tome 5
Le Cercle des miroirs
Éditeur : Soleil
Sortie originale : 28 mars 2007
Après un long voyage à travers des terres inconnues, Luuna touche enfin au but. La jeune Paumanok atteint une mystérieuse cité où des prêtres pourraient posséder le pouvoir de la délivrer de l’emprise d’Unkui. Mais après quatre albums passés à fuir et à chercher une solution, la dernière épreuve ne consiste plus seulement à combattre un ennemi : Luuna va devoir se confronter à elle-même.
La quête de Luuna arrive enfin à destination
Depuis le premier tome, toute la série repose sur une contradiction particulièrement efficace : Luuna possède deux totems, deux forces opposées qui cohabitent en elle. Sa quête consiste autant à échapper à l’influence d’Unkui qu’à comprendre ce qu’elle est devenue.
Le Cercle des miroirs bénéficie ainsi de tout ce que les albums précédents ont patiemment construit. Après le détour très marqué par l’aventure de Pok-Ta-Pok, Crisse replace enfin la malédiction au centre du récit. Luuna atteint cette civilisation vers laquelle son voyage la conduisait et peut espérer trouver auprès de ses prêtres une véritable délivrance.
Cette fois, la progression n’est donc plus seulement géographique. Chaque étape rapproche l’héroïne de la confrontation annoncée depuis plusieurs tomes.
Et cela fait du bien. Là où Pok-Ta-Pok pouvait donner l’impression de repousser artificiellement la résolution de l’intrigue, ce cinquième album assume beaucoup plus clairement son statut de conclusion du premier cycle.
Le miroir comme confrontation avec soi-même
Le titre prend tout son sens lorsque Luuna se retrouve confrontée à ce qu’elle porte en elle. Crisse revient ainsi à l’une des idées les plus intéressantes de la série : le mal qui menace l’héroïne n’est pas simplement un adversaire extérieur.
Unkui a bouleversé son identité. Depuis son initiation, Luuna vit avec cette part sombre capable de prendre le dessus et de transformer ses actes. La disparition de son totem blanc a encore fragilisé cet équilibre.
Le principe du cercle des miroirs permet alors de matérialiser ce conflit intérieur. Plutôt que de terminer ce premier cycle par une simple bataille spectaculaire, l’album place Luuna face à elle-même. C’est une évolution logique de la quête : après avoir traversé des territoires, rencontré des peuples et affronté de nombreux dangers, le dernier obstacle ne pouvait finalement être qu’elle-même.
Le scénario retrouve ici la dimension spirituelle qui faisait la force des premiers albums.
Un album plus sombre derrière l’aventure
La série n’abandonne évidemment pas son humour. Les Pipintus continuent d’apporter leurs respirations comiques et empêchent le récit de devenir excessivement solennel. Mais Le Cercle des miroirs possède une gravité plus marquée.
Luuna n’est plus tout à fait la jeune femme du premier album. Son voyage a eu un prix et les différentes pertes rencontrées sur sa route pèsent désormais sur elle.
C’est aussi ce qui permet de mesurer le chemin parcouru depuis La Nuit des totems. L’initiation qui devait initialement permettre à Luuna d’entrer dans l’âge adulte s’est transformée en une épreuve autrement plus vaste. La jeune héroïne a découvert un monde beaucoup plus complexe que celui de sa tribu, mais également sa propre capacité à résister à ce que les forces surnaturelles semblent avoir décidé pour elle.
Crisse ne développe pas toujours autant cette dimension psychologique qu’il le pourrait, mais elle devient suffisamment présente pour donner davantage de poids à cette conclusion.
Une civilisation qui donne au cycle son dernier grand décor
Après les influences nord-amérindiennes des premiers volumes puis l’ouverture vers les civilisations mésoaméricaines, l’arrivée dans une grande cité d’inspiration aztèque offre au premier cycle son décor le plus imposant. Le résumé éditorial de l’album présente d’ailleurs explicitement cette destination comme une « cité aztèque ».
Crisse et Keramidas poursuivent ainsi l’élargissement progressif de leur univers. Luuna n’est plus seulement l’histoire d’une jeune femme évoluant au sein d’une mythologie inspirée des peuples nord-amérindiens. La série mélange désormais différentes cultures et croyances du continent américain pour construire son propre univers fantastique.
Cette liberté peut naturellement éloigner la BD de toute volonté de représentation historique précise, mais elle fonctionne dans le cadre d’un récit de fantasy. Les peuples rencontrés ne sont pas traités comme les éléments d’un documentaire : ils nourrissent avant tout le voyage initiatique de Luuna.
Et après cinq albums, cette impression de gigantesque traversée constitue l’une des principales réussites du cycle.
Nicolas Keramidas toujours aussi impressionnant
Graphiquement, Nicolas Keramidas continue de donner à Luuna une identité immédiatement reconnaissable. Son dessin conserve cette combinaison assez particulière entre animation, bande dessinée franco-belge et fantasy.
Les personnages sont extrêmement mobiles. Les attitudes peuvent être volontairement exagérées, les expressions très marquées et les silhouettes presque élastiques. Ce choix convient parfaitement aux Pipintus et aux séquences humoristiques, mais Keramidas sait également calmer son trait lorsque l’histoire devient plus inquiétante.
Le Cercle des miroirs lui permet surtout de jouer avec les ambiances.
La confrontation entre Luuna et sa part obscure repose moins sur la démesure d’un affrontement physique que sur les images, les regards et les oppositions. Le dessin accompagne ainsi directement le thème du double qui traverse la série depuis ses débuts.
La grande cité et ses habitants permettent parallèlement de multiplier costumes, architectures et silhouettes. Même lorsque le scénario ralentit, il reste toujours quelque chose à observer.
Une conclusion qui récompense enfin cinq albums de voyage
C’est probablement là que Le Cercle des miroirs se montre plus satisfaisant que Pok-Ta-Pok. L’album précédent pouvait être lu comme une aventure intermédiaire particulièrement longue. Ce cinquième tome redonne enfin une véritable direction à l’ensemble.
Les éléments installés depuis La Nuit des totems trouvent ici leur prolongement naturel. La malédiction, les deux facettes de Luuna, Unkui et la recherche d’une délivrance ne constituent plus une toile de fond : ils redeviennent le cœur de l’histoire.
Tout n’est pas parfait pour autant. Certains personnages secondaires auraient mérité davantage d’espace et le rythme du début peut sembler étonnamment tranquille pour un album chargé de conclure un cycle entier. Mais cette retenue permet également à Crisse de ne pas transformer son final en accumulation de combats.
Surtout, l’album parvient à fermer une étape importante de l’histoire sans donner l’impression que l’univers de Luuna n’a plus rien à raconter.
C’est une véritable fin de cycle, pas une fin de série.
En résumé
Le Cercle des miroirs remet la quête personnelle de Luuna au premier plan après le détour plus anecdotique de Pok-Ta-Pok. En faisant de la confrontation avec elle-même l’ultime épreuve de son voyage, Crisse retrouve la dimension spirituelle qui donnait aux débuts de la série une grande partie de leur intérêt.
Nicolas Keramidas accompagne cette conclusion avec un dessin toujours aussi vivant et expressif, particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de représenter les différentes facettes de l’héroïne.
Quelques longueurs et une psychologie qui aurait encore pu être approfondie empêchent peut-être l’album d’atteindre totalement les sommets promis par son concept. Mais comme conclusion du premier cycle, Le Cercle des miroirs remplit largement sa mission et redonne surtout à la série l’intensité qui lui manquait dans le tome précédent.
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