Lucky Luke — Tome 18
Le Bandit manchot
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 avril 1981
Lucky Luke accompagne les frères Arthur et Adolphe Caille, inventeurs d’une machine à sous qu’ils souhaitent commercialiser à travers l’Ouest. Bob de Groot utilise cette innovation pour parler du jeu, de la cupidité et de la résistance au progrès, mais son scénario très linéaire peine à dépasser la succession de démonstrations et de sabotages.
Une invention qui transforme le jeu
La machine des frères Caille automatise une activité jusque-là associée aux tables de poker et aux professionnels du saloon. Il n’est désormais plus nécessaire d’affronter un adversaire : il suffit d’introduire une pièce et de laisser le hasard décider.
Cette évolution inquiète les propriétaires de salles de jeu. La machine menace leur contrôle sur les joueurs et pourrait modifier tout le fonctionnement économique de leurs établissements.
Bob de Groot part donc d’une invention réelle pour raconter une nouvelle transformation de l’Ouest. Après le chemin de fer et le télégraphe, la modernité arrive cette fois sous une forme beaucoup moins glorieuse : celle d’un appareil conçu pour faire perdre de l’argent.
Les frères Caille, inventeurs sympathiques mais peu développés
Arthur et Adolphe Caille sont passionnés par la mécanique et convaincus du succès de leur création. Leur enthousiasme rappelle celui des ingénieurs régulièrement rencontrés par Lucky Luke.
Leur complémentarité produit quelques échanges amusants, mais les deux frères manquent de personnalités vraiment distinctes. Ils sont principalement définis par leur invention et leur naïveté face aux réactions qu’elle provoque.
Cette simplicité limite l’attachement que l’on peut leur porter. Contrairement à James Gamble dans Le Fil qui chante, ils incarnent moins une vision du progrès que la fonction nécessaire au lancement de l’intrigue.
Lucky Luke devient représentant commercial
Lucky Luke ne doit pas construire une ligne ou escorter un prisonnier, mais aider les inventeurs à faire connaître leur machine. Il devient presque leur protecteur et leur représentant à travers les différentes villes visitées.
Cette mission possède un potentiel comique évident. Le héros doit expliquer le fonctionnement de l’appareil, convaincre les établissements de l’essayer et empêcher ses adversaires de le détruire.
Lucky Luke reste néanmoins assez extérieur au thème du jeu. Son honnêteté et son absence d’intérêt pour l’argent l’empêchent d’être réellement tenté par la machine, ce qui réduit les possibilités de conflit personnel.
Le Boss, une caricature très reconnaissable
Le principal adversaire possède les traits et le tempérament de Louis de Funès. Colérique, autoritaire et continuellement agité, le Boss refuse que les frères Caille viennent perturber son empire du jeu.
Morris reproduit efficacement les expressions, les gestes nerveux et les explosions de colère associés au comédien. La référence est immédiatement compréhensible et donne au personnage une forte présence visuelle.
Cette ressemblance devient toutefois presque sa seule caractéristique. Le Boss fonctionne davantage comme un hommage caricatural que comme un adversaire original. Son comportement amuse, mais ses motivations restent celles d’un propriétaire défendant banalement ses intérêts.
Double-Six, homme de main plus rapide que prévu
Double-Six accompagne le Boss et reprend les traits de Patrick Préjean. Son apparence maladroite et son intelligence limitée dissimulent une rapidité physique surprenante.
Le personnage fournit plusieurs bons gags grâce au contraste entre son allure et ses capacités. Il permet également au Boss d’échapper à certaines situations que celui-ci serait incapable de résoudre seul.
Comme son employeur, Double-Six reste très dépendant de la référence à l’acteur. Le duo fonctionne visuellement, mais peine à acquérir une identité propre au-delà de ce clin d’œil cinématographique.
Une satire du jeu trop prudente
La machine à sous est présentée comme une invention ingénieuse et extrêmement rentable. Les joueurs se laissent rapidement séduire, même lorsqu’ils comprennent que leurs chances de gagner sont faibles.
L’album évoque donc l’addiction, l’espoir du gain facile et les fortunes construites sur les pertes des clients. Ces thèmes auraient pu donner naissance à une satire particulièrement mordante.
Bob de Groot préfère pourtant rester dans une comédie légère. Les conséquences du jeu sont rarement montrées et les inventeurs ne semblent jamais s’interroger sur l’usage de leur création. La critique reste donc plus suggérée que réellement développée.
Une aventure construite comme une démonstration
Les frères arrivent dans une nouvelle ville, présentent leur machine, rencontrent une opposition puis finissent par convaincre le public. Cette formule est répétée plusieurs fois au cours du voyage.
Chaque étape apporte quelques variations, notamment autour des ligues morales et des propriétaires de casinos. La structure devient malgré tout rapidement prévisible.
L’album donne parfois l’impression de suivre la campagne publicitaire d’un produit plutôt qu’une véritable aventure. Les sabotages du Boss apportent de l’action, mais ne suffisent pas à créer un suspense durable.
Las Vegas comme conclusion inévitable
L’arrivée finale dans un lieu encore désert annonce évidemment le futur développement de Las Vegas. Le lecteur sait que la machine à sous y trouvera un terrain particulièrement favorable.
Cette chute historique fonctionne bien et replace les frères Caille dans l’évolution du jeu américain. Leur invention semble modeste, mais elle annonce tout un modèle économique fondé sur les casinos.
Le clin d’œil reste cependant très appuyé. Dès que le nom de Las Vegas apparaît, la conclusion devient immédiatement évidente et ne réserve guère de surprise.
En résumé
Le Bandit manchot possède un excellent sujet : l’arrivée de la machine à sous dans un Ouest où le jeu occupe déjà une place centrale. La caricature de Louis de Funès est efficace et Morris tire de l’appareil plusieurs bons gags visuels. Le scénario de Bob de Groot reste toutefois trop linéaire, ses inventeurs manquent de personnalité et la réflexion sur les dangers du jeu demeure superficielle. Une aventure sympathique et bien dessinée, mais nettement moins riche que son idée de départ.
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