Lucky Luke — Tome 9
Le Grand Duc
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 avril 1973
Un grand-duc russe souhaite découvrir l’Ouest authentique avant de signer un traité avec les États-Unis. Lucky Luke doit lui servir de guide tout en le protégeant d’un mystérieux anarchiste. Goscinny et Morris détournent avec beaucoup d’intelligence le voyage touristique et la fabrication du mythe américain.
Un aristocrate fasciné par les romans
Le grand-duc Léonide connaît l’Ouest à travers les récits de James Fenimore Cooper. Il rêve donc de bandits, de duels, d’attaques et de peuples autochtones correspondant exactement aux aventures qu’il a lues.
La réalité le déçoit rapidement. Les villes traversées paraissent trop tranquilles et les habitants trop ordinaires. Chaque danger devient alors pour lui une attraction indispensable à la réussite de son voyage.
Goscinny inverse ainsi le fonctionnement habituel du récit : Lucky Luke tente d’éviter les problèmes tandis que son protégé les recherche avec enthousiasme. Plus une situation devient dangereuse, plus le grand-duc paraît satisfait.
Une satire particulièrement moderne du tourisme
Léonide ne souhaite pas comprendre la vie réelle des habitants. Il veut retrouver les images qu’il avait imaginées avant son arrivée et juge le pays selon sa capacité à reproduire ses lectures.
L’album montre avec beaucoup d’humour comment le tourisme transforme un territoire en spectacle. Les coutumes, les dangers et les habitants doivent se conformer aux attentes du visiteur, quitte à organiser artificiellement certaines rencontres.
Cette satire conserve toute son actualité. Le grand-duc ne voyage pas pour être surpris, mais pour confirmer ce qu’il croit déjà savoir. L’Ouest devient alors un décor dans lequel il espère jouer le rôle d’un héros de roman.
Lucky Luke en guide touristique
Lucky Luke reçoit une mission diplomatique : protéger Léonide tout en lui donnant une image suffisamment séduisante des États-Unis pour favoriser la signature du traité.
Le héros doit donc concilier sécurité et divertissement. Il sait que le grand-duc serait déçu par un voyage paisible, mais comprend également que ses exigences peuvent provoquer de véritables catastrophes.
Cette position inhabituelle permet à Lucky Luke de commenter avec ironie les clichés du western. Il devient presque le metteur en scène d’un spectacle dont il connaît parfaitement les artifices.
Un grand-duc courageux mais inconscient
Léonide ne se contente pas d’observer les dangers. Il veut participer aux bagarres, affronter les bandits et vivre personnellement chaque aventure. Son courage est réel, mais son enthousiasme l’empêche souvent de mesurer les conséquences de ses décisions.
Goscinny évite ainsi d’en faire un aristocrate ridicule ou lâche. Le grand-duc se révèle chaleureux, énergique et capable de s’adapter, même si sa recherche permanente de sensations complique considérablement la mission de Lucky Luke.
Sa sympathie rend le personnage attachant. Il appartient à ces compagnons de voyage encombrants que Lucky Luke finit par respecter malgré les problèmes qu’ils provoquent.
L’interprète et le pouvoir des mots
Le grand-duc est accompagné d’un interprète chargé de traduire ses paroles. Ce personnage transforme régulièrement des remarques simples ou enthousiastes en déclarations beaucoup plus diplomatiques.
Goscinny exploite le décalage entre ce que Léonide pense, ce qu’il dit et ce que les autres personnages sont supposés entendre. La traduction devient un outil destiné à préserver les apparences plutôt qu’à transmettre fidèlement les propos.
Ces échanges apportent une dimension supplémentaire à la satire politique. Le traité repose autant sur les formules officielles que sur la réalité du voyage, et chacun préfère maintenir la fiction d’une parfaite entente diplomatique.
Un anarchiste persévérant mais peu menaçant
Un anarchiste suit le convoi et tente régulièrement d’assassiner le grand-duc. Ses attentats échouent avec une constance qui transforme rapidement la menace en gag récurrent.
Le personnage permet d’entretenir un danger indépendant des aventures recherchées par Léonide. Tandis que le grand-duc s’amuse des bandits et des bagarres, une menace réelle l’accompagne sans qu’il en ait toujours conscience.
La répétition des attentats finit toutefois par rendre l’adversaire assez prévisible. L’anarchiste fonctionne davantage comme une ponctuation comique que comme un ennemi capable de mettre sérieusement Lucky Luke en difficulté.
Morris orchestre un western spectaculaire
Le voyage permet à Morris de réunir la plupart des grandes images du western : saloons, attaques, poursuites, campements et vastes paysages. Chaque étape semble correspondre à une nouvelle page du programme touristique de Léonide.
Le costume du grand-duc, ses gestes enthousiastes et son contraste avec la silhouette sobre de Lucky Luke renforcent constamment l’humour. Le dessinateur traduit également avec précision son émerveillement presque enfantin.
Cette accumulation aurait pu donner l’impression d’un catalogue, mais la progression reste fluide. L’album enchaîne les situations avec suffisamment de rapidité pour maintenir son énergie jusqu’au dénouement.
En résumé
Le Grand Duc transforme la découverte de l’Ouest en formidable satire touristique. Léonide veut retrouver le monde héroïque de ses lectures, tandis que Lucky Luke doit protéger un visiteur qui court volontairement vers chaque danger. L’interprète, les enjeux diplomatiques et l’anarchiste ajoutent plusieurs niveaux de comédie à un voyage particulièrement rythmé. Certains gags deviennent répétitifs et les clichés sur l’Ouest sont volontairement appuyés, mais l’intelligence du scénario et le charme du grand-duc en font un excellent album.
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