Les Enfants de la Résistance — Tome 5
Le Pays divisé
Éditeur : Le Lombard
Sortie originale : 25 janvier 2019
En 1942, l’étau se resserre autour de François, Lisa et Eusèbe. Leur réseau est désormais bien installé, mais les contrôles se multiplient et leurs missions deviennent toujours plus dangereuses. Dans Le Pays divisé, Vincent Dugomier s’intéresse notamment à l’une des réalités fondamentales de la France occupée : la séparation entre zone occupée et zone dite « libre », alors que le régime de Vichy collabore avec l’Allemagne nazie. Ce cinquième tome poursuit ainsi la remarquable progression de la série : derrière l’aventure des trois enfants, c’est désormais toute la complexité d’un pays fracturé qui apparaît.
Une frontière au cœur de la France
Depuis le début de la série, la guerre s’est progressivement rapprochée des personnages. Le Pays divisé utilise cette fois la ligne de démarcation comme élément central de l’aventure. Cette frontière intérieure, instaurée après l’armistice de 1940, sépare alors la zone occupée de la zone non occupée administrée par Vichy.
Dugomier réussit une nouvelle fois à rendre cette réalité historique immédiatement compréhensible. Pas besoin d’une longue leçon : il suffit de montrer ce que signifie concrètement franchir une frontière surveillée, circuler avec de faux papiers ou transporter clandestinement quelqu’un ou quelque chose.
Pour François et ses camarades, cette division géographique devient donc une nouvelle contrainte. Mais pour le lecteur, elle permet surtout de comprendre à quel point la vie quotidienne des Français pouvait être bouleversée par des décisions politiques et militaires prises bien au-delà de leur village.
La Résistance n’a plus rien d’un jeu
Cinq tomes ont passé et la transformation des personnages devient particulièrement visible. Les initiatives presque spontanées de Premières actions paraissent désormais très lointaines. François, Lisa et Eusèbe savent mentir, observer, transmettre des informations et respecter certaines règles de clandestinité.
Cette expérience ne signifie pourtant jamais qu’ils deviennent invulnérables. Au contraire, plus ils comprennent le fonctionnement de la Résistance, plus ils prennent conscience des conséquences possibles d’une erreur.
C’est l’une des grandes réussites de Vincent Dugomier : maintenir le plaisir de l’aventure tout en retirant progressivement ce qu’elle pouvait avoir d’insouciant. Le suspense fonctionne parce que les personnages risquent réellement quelque chose et que les tomes précédents ont déjà montré que la série n’accordait pas systématiquement une protection à ceux auxquels le lecteur s’attache.
Une France beaucoup moins simple qu’elle n’en a l’air
Le titre Le Pays divisé dépasse évidemment la simple séparation géographique. La France est également divisée dans les comportements : résistants, collaborateurs, partisans de Pétain, attentistes ou personnes cherchant simplement à traverser la période sans attirer l’attention.
La série est particulièrement pertinente lorsqu’elle refuse de réduire cette réalité à deux groupes parfaitement définis. Les choix individuels comptent et les personnages doivent progressivement apprendre à déterminer à qui ils peuvent faire confiance.
Après avoir introduit la collaboration et les persécutions antisémites dans les volumes précédents, Dugomier poursuit donc son exploration des différentes attitudes face à l’Occupation. Pour de jeunes lecteurs, cette approche est beaucoup plus intéressante qu’une représentation dans laquelle tous les Français seraient naturellement résistants.
Les enfants sont confrontés aux décisions des adultes
L’un des fils rouges de la série devient ici encore plus évident : François, Lisa et Eusèbe vivent dans un monde façonné par des décisions qu’ils n’ont évidemment pas prises. La guerre, l’Occupation, Vichy, la ligne de démarcation ou les persécutions leur sont imposés par les adultes.
Pourtant, ils refusent d’être uniquement spectateurs. C’est ce qui rend leur engagement aussi efficace narrativement. Les enfants ne peuvent pas modifier le cours de la guerre, mais ils peuvent agir à leur échelle.
Cette idée évite de transformer les trois héros en personnages artificiellement importants dans la grande Histoire. François, Lisa et Eusèbe ne gagnent pas la guerre à eux seuls : ils appartiennent à cette multitude d’actions individuelles qui permettent progressivement à la Résistance de s’organiser.
Une tension qui ne cesse de monter
Le Pays divisé fonctionne également très bien comme album d’aventure. Les contrôles, les déplacements clandestins et la nécessité permanente de ne pas éveiller les soupçons permettent à Dugomier d’installer une tension presque continue.
Le danger est d’autant plus efficace qu’il n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire. Un uniforme aperçu au mauvais moment, un contrôle routier ou une question un peu trop insistante peuvent suffire à faire basculer une situation.
La série maîtrise désormais parfaitement cette mécanique. L’action reste accessible aux jeunes lecteurs, mais la menace est suffisamment crédible pour que les opérations du LYNX ne ressemblent jamais à de simples jeux d’enfants.
Benoît Ers continue de trouver le bon équilibre
Le dessin de Benoît Ers demeure l’un des principaux atouts de la série. Son trait rond et expressif conserve une certaine douceur tandis que les situations deviennent de plus en plus graves. Ce contraste aurait pu affaiblir le récit ; il permet au contraire de rendre les événements accessibles sans les banaliser.
Les environnements, véhicules, uniformes et nombreux détails historiques participent à l’immersion. Ers sait surtout utiliser les attitudes et les regards pour faire exister la tension. Les personnages n’ont pas besoin d’expliquer constamment qu’ils ont peur : cela se voit.
Après cinq albums, l’identité graphique reste donc immédiatement reconnaissable sans donner une impression de répétition. Elle constitue le lien indispensable entre le caractère pédagogique de la série et sa dimension de véritable BD d’aventure.
En résumé
Avec Le Pays divisé, Les Enfants de la Résistance continue de construire remarquablement sa chronologie de l’Occupation. La ligne de démarcation devient une formidable porte d’entrée pour expliquer aux jeunes lecteurs la division territoriale de la France, mais Vincent Dugomier va plus loin en montrant un pays également fracturé dans ses convictions et ses comportements.
François, Lisa et Eusèbe sont désormais beaucoup plus expérimentés qu’au début de la série, sans jamais perdre leur statut d’enfants confrontés à des responsabilités beaucoup trop grandes pour leur âge. Cette évolution donne une véritable continuité aux albums et rend les dangers auxquels ils sont confrontés de plus en plus crédibles.
Le dessin toujours aussi lisible et expressif de Benoît Ers achève de faire de ce cinquième tome une nouvelle réussite. La série ne se contente définitivement plus d’expliquer la Résistance aux enfants : elle montre progressivement toutes les contradictions d’une société sous l’Occupation.
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