Les Enfants de la Résistance — Tome 3
Les Deux géants
Éditeur : Le Lombard
Sortie originale : 3 février 2017
Après l’exécution du père de François, Les Enfants de la Résistance ne peut plus tout à fait raconter l’engagement de ses trois héros de la même manière. François, Lisa et Eusèbe reprennent pourtant leurs activités sous le nom de « LYNX » et entrent en contact avec Pégase, un agent de Londres qui ignore encore qui se cache derrière ce mystérieux réseau. Pendant ce temps, l’année 1941 bouleverse le conflit : l’URSS puis les États-Unis entrent en guerre. Avec Les Deux géants, Vincent Dugomier et Benoît Ers élargissent ainsi considérablement leur récit, tout en conservant les conséquences humaines de l’Occupation au premier plan.
François n’est déjà plus tout à fait le même
La mort de son père constitue forcément une rupture. Depuis le début de la série, François possédait déjà une forte volonté d’agir, mais la Résistance prend désormais pour lui une dimension beaucoup plus personnelle. Il connaît le prix que peut coûter un engagement contre l’occupant.
Dugomier évite heureusement d’en faire immédiatement un personnage rongé par la vengeance. La douleur est présente, mais elle nourrit surtout sa détermination. Avec Lisa et Eusèbe, il décide de poursuivre les activités du LYNX et cherche à renouer avec les contacts de son père.
Cette continuité est importante : le sacrifice des adultes ne transforme pas les enfants en spectateurs. Au contraire, ils commencent à prendre une place de plus en plus active dans le réseau qui se constitue autour d’eux.
Avec Pégase, le LYNX passe à un autre niveau
L’arrivée de Pégase permet justement à la série de franchir une nouvelle étape. Cet agent venu de Londres travaille avec le LYNX sans comprendre qu’il confie ses missions à trois enfants. Il les considère simplement comme de jeunes messagers.
La situation produit évidemment quelques moments savoureux, mais elle permet surtout de montrer la professionnalisation progressive de la Résistance. Après les initiatives presque improvisées des débuts, les personnages entrent dans un système où circulent informations, ordres et contacts clandestins.
La série conserve ainsi une progression particulièrement cohérente d’un album à l’autre. Les enfants ne deviennent jamais brutalement des agents secrets capables de tout accomplir. Ils apprennent, commettent des imprudences et découvrent peu à peu un mouvement qui lui-même est encore en train de se structurer.
La collaboration entre dans la famille
L’un des éléments les plus intéressants de Les Deux géants vient de l’oncle de François. Celui-ci souhaite revenir dans la ferme de son frère, mais ses convictions sont très éloignées de celles de François : il soutient le maréchal Pétain et ses intentions concernant la propriété familiale sont pour le moins intéressées.
Dugomier peut ainsi aborder la collaboration et le pétainisme autrement qu’en introduisant simplement un nouveau « méchant ». Le conflit politique s’installe à l’intérieur même d’une famille. Être Français ne signifie pas automatiquement résister, de la même manière que Lisa avait déjà permis de montrer qu’être Allemande ne signifiait pas soutenir le nazisme.
Cette nuance devient l’une des grandes forces de la série. Le monde présenté aux jeunes lecteurs reste compréhensible sans être divisé artificiellement entre deux catégories parfaitement étanches.
Les « deux géants » changent l’échelle du récit
Le titre fait évidemment référence aux deux puissances qui entrent dans le conflit en 1941 : l’Union soviétique après l’invasion allemande de juin et les États-Unis après l’attaque de Pearl Harbor en décembre. L’éditeur utilise ces événements pour amener François à s’interroger sur la politique, le communisme et le capitalisme.
C’est une évolution particulièrement intéressante. Jusqu’ici, la guerre était essentiellement vécue depuis Pontain-l’Écluse. François découvre progressivement que ce qui se déroule dans son village appartient à un affrontement mondial dont les enjeux le dépassent complètement.
Dugomier reste cependant prudent avec ces notions politiques. Il ne cherche pas à fournir aux enfants une définition exhaustive de chaque système, mais à leur faire comprendre que la guerre oppose également des visions du monde et que les alliances militaires ne signifient pas nécessairement que les différents pays partagent les mêmes valeurs.
Le quotidien de l’Occupation reste essentiel
Malgré cet élargissement géopolitique, l’album ne perd jamais de vue la vie quotidienne. Les privations, le rationnement, la surveillance allemande et la nécessité de cacher certaines activités continuent de structurer l’existence des personnages. La BnF souligne d’ailleurs cette capacité de l’album à associer un graphisme destiné à la jeunesse à des thèmes particulièrement lourds.
C’est là que Les Enfants de la Résistance fonctionne particulièrement bien comme série historique. La grande Histoire n’arrive jamais sous la forme d’un cours plaqué sur l’aventure : ses conséquences se retrouvent dans ce que les enfants mangent, entendent, voient et risquent.
Le dossier documentaire qui accompagne l’album prolonge ensuite cette dimension pédagogique pour ceux qui souhaitent approfondir les événements évoqués dans l’histoire. Le Lombard propose d’ailleurs des dossiers pédagogiques spécifiques pour chacun des tomes.
Benoît Ers conserve la légèreté graphique nécessaire
Le dessin de Benoît Ers continue de jouer un rôle essentiel dans l’équilibre de la série. Les personnages restent très expressifs et immédiatement accessibles, tandis que les décors, véhicules, vêtements et éléments militaires donnent suffisamment de crédibilité historique à l’ensemble.
Ce troisième tome offre également davantage de contrastes. Les scènes nocturnes et les opérations clandestines permettent d’installer une atmosphère plus inquiétante, tandis que les moments entre les trois enfants conservent la chaleur nécessaire pour empêcher le récit de devenir constamment oppressant.
Cette apparente simplicité graphique cache surtout une excellente lisibilité. Ers peut représenter une scène historiquement complexe ou chargée en tension sans perdre le jeune lecteur, ce qui reste indispensable pour une série qui veut raconter sérieusement la guerre sans renoncer à son statut de BD d’aventure.
En résumé
Avec Les Deux géants, la série continue de gagner en profondeur. Le premier tome racontait la décision de résister, le deuxième confrontait les enfants à la répression et ce troisième volume leur fait découvrir une Résistance mieux organisée tout en élargissant leur compréhension du conflit.
L’oncle pétainiste de François, l’arrivée de Pégase et l’entrée en guerre de l’URSS et des États-Unis permettent à Vincent Dugomier d’aborder des sujets politiques plus complexes sans perdre la fluidité de l’aventure. La mort du père de François donne parallèlement une dimension beaucoup plus intime à cet engagement.
Benoît Ers conserve enfin ce dessin chaleureux qui rend les personnages attachants sans affaiblir la gravité des événements. Après trois tomes, Les Enfants de la Résistance confirme surtout qu’une BD destinée à la jeunesse peut parler de collaboration, de politique, de mort et de guerre sans simplifier abusivement l’Histoire.
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