Fondateur et développeur de plusieurs maisons d’édition aux identités marquées, Moïse Kissous porte un regard stratégique sur l’évolution du marché de la bande dessinée. Entre diversification des lectorats, construction d’un catalogue et émergence de nouvelles voix, il défend une édition fondée sur la conviction, la cohérence et la capacité à bâtir dans le temps.
Vous avez fondé et développé plusieurs maisons d’édition aux identités fortes. Comment naît aujourd’hui une ligne éditoriale pertinente dans un marché aussi dense ?
Ce n’est pas simple d’émerger aujourd’hui, et encore moins de se faire une place durable, dans un contexte tendu en librairie, sans que l’on sache encore s’il est conjoncturel ou structurel.
Il faut, en tout cas, se demander en permanence comment proposer une offre différente. Il existe de nombreux leviers pour y parvenir, et il peut être utile — voire nécessaire — d’agir sur plusieurs d’entre eux en même temps.
En tant qu’éditeur, qu’est-ce qui fait la différence entre un projet auquel vous choisissez de vous engager… et un autre pour lequel vous hésitez davantage ?
Si on hésite, il vaut mieux ne pas s’engager, c’est assez complexe comme cela. Il faut avoir des convictions fortes sur le livre pour bien l’accompagner et le défendre. Chez nous, il faut une quasi-unanimité de l’équipe car chaque maillon compte dans le succès d’un livre. Ce n’est pas que l’éditeur qui décide, par contre sa propre conviction pourra influencer les autres membres de l’équipe.
Avec le recul, qu’est-ce qui fait selon vous la solidité d’une maison d’édition sur la durée ?
La détermination, la constance, la vision, la capacité à installer une image, un catalogue.
Le marché de la bande dessinée est souvent décrit comme saturé. Est-ce un constat que vous partagez, ou plutôt le signe d’une transformation du secteur ?
Pour moi, il n’y a pas de saturation, mais une grande diversification de l’offre, qui correspond aussi à l’éclatement des lectorats. Très peu d’albums ou de séries sont aujourd’hui capables de fédérer largement les lecteurs. En revanche, il y a bien eu un développement, notamment celui de la BD non-fiction, qui a accompagné l’émergence d’un lectorat adulte féminin. Celui-ci s’est retrouvé dans l’arrivée de nombreuses autrices souhaitant aborder des sujets de société, en profitant de nouveaux formats comme le roman graphique, permettant une plus grande densité de récit.
Par ailleurs, l’augmentation du nombre de titres a largement été portée par des genres comme le comics ou le manga, qui se sont eux-mêmes fortement diversifiés. Et dans certains cas, l’offre était auparavant assez peu développée : par exemple, il y avait finalement encore peu de BD jeunesse proposées chaque année dans les années 2000.
Les rayons BD ont d’ailleurs pris de plus en plus de place dans les librairies pour accompagner ce mouvement. Ce qui est compliqué aujourd’hui, c’est de laisser une place aux titres anciens — ce que l’on appelle le fonds — dans les rayons.
Dans votre travail, jusqu’où allez-vous aujourd’hui dans l’accompagnement des auteurs ?
Nous ajustons notre fonctionnement aux auteurs, c’est une relation très intuitu personae, et avec un auteur cela peut aussi varier d’un projet à l’autre.
Pensez-vous que le rôle de l’éditeur a évolué ces dernières années, notamment avec l’émergence des réseaux sociaux et de l’autoédition ?
Pas particulièrement… Il faut prendre du recul. De nouveaux médias ont émergé continuellement tout au long du XXe siècle. Les éditeurs ont appris à s’en emparer pour les mettre au service de la notoriété des œuvres et de leurs auteurs.
À la source, les réseaux sociaux et l’autoédition constituent aussi de nouveaux moyens de découvrir de nouveaux auteurs qui, le plus souvent, ont très envie de pouvoir s’exprimer à travers les livres et la bande dessinée : une sorte de supplément d’âme.

Vous avez développé des projets très variés (jeunesse, adaptations, BD documentaire…). Est-ce que cette diversité est devenue essentielle pour exister en tant qu’éditeur ?
Nous avons commencé en 2003 avec Jungle (qui est aujourd’hui concentrée sur la BD jeunesse et young adult), puis en 2011 avec Steinkis (BD non-fiction, plutôt destinée aux adultes), et enfin en 2014 avec Splash (albums jeunesse pour les enfants de 4 à 10 ans).
J’aime cette diversité. En revanche, je veille à ce que nous n’allions pas dans trop de directions non plus : nous voulons rester concentrés et continuer à nous perfectionner dans ces domaines.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’auteurs qui arrive aujourd’hui ?
Nous adorons travailler avec de jeunes auteurs. Nous avons d’ailleurs créé, depuis 2023, un concours qui leur est dédié : chaque année, nous récompensons les créateurs d’une œuvre, avec à la clé un gain financier, mais surtout la publication de leur album chez Jungle.

Nous recevons de plus en plus de candidatures chaque année, et c’est une vraie joie de découvrir leurs propositions, leurs innovations scénaristiques, graphiques… La maison s’est d’ailleurs largement construite avec de jeunes auteurs, que nous sommes heureux d’accompagner sur la durée.
Il est essentiel, pour ces jeunes auteurs, d’avoir une patte qui leur soit propre, ainsi que des idées d’histoires qui ne ressemblent à rien de déjà lu. Cela demande une grande exigence, mais lorsque celle-ci est présente, ils peuvent émerger et s’inscrire durablement.


