Passé par une maison d’édition avant de co-créer la revue Courts Bouillon, Quentin Guibereau porte un regard lucide sur les tensions entre création et marché. Entre volonté d’indépendance et nécessité de faire exister des projets, il défend une approche plus libre, portée par des voix alternatives.
Vous avez travaillé en maison d’édition avant de co-créer Courts Bouillon. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre parcours et sur ce passage d’un cadre éditorial à un projet plus indépendant ?
La création de Courts Bouillon fait justement suite à des questionnements sur les disfonctionnements de l’édition : la dépendance vis à vis de logiques financières, la liberté de parole qui en découle, la différence entre les positions des artistes et ce qui est le plus visible en librairie (souvent bien plus consensuel). C’est très difficile de faire exister des projets alternatifs dans ce contexte, les appels à l’aide des éditions L’Association et Ca et Là récemment m’en sont témoin, mais on pense aussi qu’il y a une vraie demande de la part d’une partie du public de pousser une parole plus franche.
En tant qu’éditeur, qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui d’identifier un projet qui mérite d’être accompagné ?
Tout projet mérite d’exister à partir du moment ou il y a des créateur.ices et des idées. Ce que fait l’éditeur, c’est avant tout un choix et un accompagnement lié à sa propre ligne éditoriale. Il se positionne à la jonction entre une démarche artistique et un “marché”, même si le terme n’est pas beau il faut prendre les choses telles qu’elles sont… il tente simplement de rendre un projet artistique possible à plus grande échelle, et pour ça il faut composer avec tout un tas d’acteur.ices que l’éditeur connait bien.
Est-ce que votre manière de lire un projet a évolué avec l’expérience, notamment dans ce que vous recherchez ou dans ce que vous écartez instinctivement ?
Aujourd’hui, la revue Courts Bouillon ne publie pas de projets de livres mais des histoires courtes créées spécifiquement pour chaque numéro par divers artistes. Dans l’entreprise où je travaillais avant néanmoins, j’avais développé un oeil assez précis ce qui pouvait fonctionnait ou non pour nous : sujet, type de dessin, ton… lorsque je décelais un potentiel, je tentais ensuite de guider l’artiste vers l’accomplissement de sa démarche.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous semble le plus difficile dans le métier d’éditeur de bande dessinée ?
L’indépendance. Il est très difficile d’exister hors de grandes structures financiarisées qui concourent à formater de plus en plus ce qu’est une bande dessinée et le cadre dans lequel les auteur.ices s’expriment.
À l’inverse, qu’est-ce qui vous motive encore le plus dans ce rôle ?
Dans le contexte politique actuel, il me semble d’autant plus important de faire entendre des voix alternatives, de pousser des récits réellement émancipateurs ou qui bousculent les choses. C’est ce qu’on essaie de faire avec Courts Bouillon : questionner, puis proposer.
Le paysage de la BD évolue beaucoup (formats, réseaux, autoédition…). Comment percevez-vous ces changements dans votre manière de travailler ou de penser un projet ?
C’est toujours bon signe que les choses évoluent. L’absence d’évolution, c’est la mort, non ? Ensuite, il faut prendre les choses telles qu’elles sont et composer avec, ça donne de nouvelles idées, ça permet aussi de nouvelles formes de créations. J’ai l’impression de voir plein de nouvelles initiatives qui bousculent la manière d’éditer probablement pour le mieux, que ce soit via les éditions Exemplaire, Bandes détournées… ça pose d’autres questions mais c’est stimulant !

Selon vous, qu’est-ce qui fait aujourd’hui la rencontre entre une BD et son public ?
C’est le travail de beaucoup de personnes : libraires, journalistes, bibliothécaire, éditeur.ices… Toutes ces personnes et bien d’autre vont par leur travail conditionner la réceptionner d’une oeuvre. C’est d’ailleurs pour cela que l’indépendance est si importante à tous les échelons de la chaîne du livre !


