Auteur aux multiples registres, Espé (Sébastien Portet) construit depuis des années un parcours singulier entre roman graphique, humour noir, saga familiale ou thriller. Refusant l’enfermement stylistique, il défend une bande dessinée en mouvement permanent, nourrie par la curiosité, l’adaptation et une volonté constante de réinventer son approche.
Vous avez publié chez plusieurs maisons majeures (Glénat, Bamboo, Fluide Glacial, Dupuis). Est-ce que votre manière d’aborder un projet change selon l’éditeur, ou reste-t-elle avant tout personnelle ?
En fait c’est l’inverse, on ne fait pas vraiment un projet en fonction d’un éditeur, on monte un projet, et ensuite on voit quel éditeur peut-être intéressé. Bien sûr, il arrive qu’un éditeur fasse appel à nous pour un projet particulier, là, on parle plus d’un travail de commande. Ça peut arriver sur certains concepts de séries, comme ça a été mon cas pour la série Destins chez Glénat, chapeautée par le regretté Frank Giroud. Mais dans la majorité des cas, je prépare un projet dans mon atelier, avec un scénariste, ou en solo, et je le présente à différents éditeurs. Et en fonction des retours des éditeurs, je, ou on choisit l’éditeur.
Vous naviguez entre différents registres et publics. Qu’est-ce qui change réellement dans votre manière d’écrire ou de dessiner selon que l’on s’adresse à un lectorat plus jeunesse, humoristique ou plus large ?
Tout change. J’ai différents styles graphiques. J’aime adapter mon dessin à l’histoire qu’il va raconter. En fonction des sujets abordés, je varie mon style, mon approche graphique. Je modèle mes personnages et mon découpage en fonction de la couleur du scénario.
Pour Fluide Glacial, par exemple, j’ai un style assez lâché, très typé humour noir ou absurde. Je suis très loin d’un style assez réaliste d’autres séries comme Châteaux Bordeaux ou Le Territoire, ma première série chez Delcourt. Mais chaque style nourrit l’autre et l’enrichi. C’est ma façon à moi de ne pas m’ennuyer, de construire mon parcours et d’explorer toujours un peu plus ce médium extraordinaire qu’est la BD.
Ensuite, on ne sait jamais quel lectorat va être touché par nos albums. C’est parfois étonnant de voir les gens qui viennent avec nos albums en main à nos séances de dédicaces.
Avec votre expérience, qu’est-ce qui fait aujourd’hui, selon vous, qu’une série ou un univers parvient encore à se démarquer dans un marché très dense ?
Si j’avais la recette, je ne ferai que des succès. En réalité on ne sait jamais ce qui va marcher ou pas. C’est une alchimie particulière avec le public, un moment ou les planètes s’alignent. Par exemple pour Châteaux Bordeaux, maintenant que la série est un vrai succès, on se dit que c’est normal, que ça coule de source qu’une saga familiale marche bien, etc. Mais à la sortie du premier album en 2011, pas grand monde n’aurait misé un sous sur ce succès et la longévité de la série. 15 après, et des centaines de milliers d’albums plus tard, ça semble évident, mais je peux vous assurer que ça ne l’était pas. Il faut croire qu’en 2011, années ou sont sortis Les Ignorants et le tome 01 de Châteaux Bordeaux, ce sujet autour du monde du vin a trouvé son public. Les autres séries qui se sont développées ensuite sur le monde du vin n’ont pas rencontrés le même succès. Il faut croire qu’il y a eu un moment de rencontre avec le public cette année-là, et qui s’est poursuivi pour ma série.
On ne se dit jamais qu’on va faire un succès, c’est tellement étonnant. Pour certains albums on se dit que ça va marcher, que c’est “calibré” pour aller vers un public très large, et ça ne fonctionne pas forcément comme on l’espérait… Et pour des albums qu’on pensait plus intimistes, ça marche parfois beaucoup mieux. Une thématique, un sujet particulier qui résonne avec l’actualité, et ça part… Mais ça reste totalement aléatoire, si le public ne veut pas de notre album, vous pourrez mettre toute la promo que vous voulez, faire tous les salons BD de France, ça ne décollera pas. C’est comme ça, et c’est aussi ce qui fait le charme de notre métier de créateurs. On ne sait jamais.
Le métier d’auteur BD a beaucoup évolué ces dernières années. Quel regard portez-vous sur cette évolution, entre création, visibilité et réalités économiques ?
C’est compliqué… C’est un “métier” vraiment très compliqué.. Il faut créer des projets, les “vendre” à des éditeurs, les réaliser, faire la promotion, être comptable, commercial, créateur, tout ça en ayant très peu de considérations de toutes parts. Nous n’avons pas de statuts professionnels, pas d’encadrement professionnel, pas de statut d’intermittence comme d’autres créateurs, aucun filet de sécurité. Si un éditeur nous appelle pour rompre un contrat, le coup de fil terminé, nous n’avons plus de travail.
Nous devons proposer un nouveau projet souvent avant d’avoir fini le précédent pour éviter de se retrouver sans trésorerie pour pouvoir continuer. Les forfaits d’avances sur droits diminuent considérablement dans un marché saturé de nouveautés. Et maintenant l’Intelligence Artificielle va impacter de plein fouet notre cœur de métier. Le tout dans un marché qui baisse considérablement… Je ne suis pas très optimiste sur l’avenir de la BD… Je pense qu’il existera toujours une forme de BD. Certains auteurs avec un style très marqué arriveront toujours à se démarquer. Mais l’ensemble de la chaîne risque de se fragiliser et je pense que nous sommes à un tournant. La surproduction à tout-va est probablement derrière nous. Du moins celle où nous étions le premier maillon de la chaîne. D’autres formes de créations, de lectures, de liens entre créateurs et lecteurs vont se mettre en place… On verra bien…
De mon côté, je vais continuer mon petit bonhomme de route, avec mes idées, mes styles et ma façon de raconter ou de découper des histoires avec des collaborateurs talentueux, et en solo pour des projets particuliers.

Vous avez connu plusieurs structures éditoriales importantes : qu’est-ce qu’un bon éditeur apporte concrètement à un auteur aujourd’hui ?
Il apporte surtout sa confiance, et un bon contrat pour nous permettre de travailler dans les meilleures conditions possibles. Un bon éditeur est à l’écoute, il nous fait un retour sur les planches qu’il reçoit. On cale des choses ensemble, des personnages, des séquences du scénario, puis tout le reste ; la maquette de l’album, la typographie, la couverture, le dos de l’album, les illustrations qui accompagnent la page titre, les pages de garde. Là, c’est le côté technique. Mais il y a aussi le soutien moral tout au long de la création d’un album, qui est un véritable marathon. Il faut souvent plus d’un an pour dessiner un album, surtout avec les nouvelles paginations plus denses. Ça demande une régularité, un effort long et quotidien. On passe de très nombreuses heures face à notre écran ou nos feuilles pour dessiner chaque petit détail d’une case, qu’il faut multiplier par des centaines de fois pour arriver au bout d’un album. C’est un travail qui ne s’improvise pas. Il demande beaucoup de temps et beaucoup d’énergie. Et un bon éditeur sait comment nous accompagner tout au long de ce processus de création.
Et j’ai beaucoup de chances d’être accompagné par d’excellentes éditrices et éditeurs.
Ressentez-vous parfois une pression liée aux tendances actuelles (formats, réseaux sociaux, rythme de publication), ou parvenez-vous à préserver votre propre approche ?
Je pense que mes réponses précédentes répondent à cette question. Je suis curieux, donc tout m’intéresse. Toutes les nouvelles formes de BD, que ce soit au niveau graphique ou au niveau de la pagination, du rythme donné à une histoire, tout ça m’intéresse. Et les différents styles que j’ai abordés le montrent. J’aime passer de l’humour noir au roman graphique, en passant par une comédie familiale, un thriller ou une saga historique.

Après toutes ces années de création, qu’est-ce qui continue de vous motiver le plus dans la bande dessinée ?
Ce qui me motive, c’est là aussi la curiosité. J’aime profondément ce médium. Et quand j’ai une idée de projet, un scénario proposé qui fait tilt dans mon esprit, je me pose dix mille questions pour voir comment je vais pouvoir transformer ces idées en récits de bande-dessinée. J’aime les défis. Quand je travaille sur Le Gigot du Dimanche, ou plus récemment L’Omelette Espagnole, j’adapte mon trait, je propose autre chose. Ça n’a l’air de rien, mais c’est un vrai défi de changer de style, de l’adapter au récit. Il faut trouver un nouveau rythme de découpage, changer son angle de caméra, dessiner les personnages différemment. C’est une toute autre organisation de travail. Et j’adore ça. Je ne tombe pas dans la routine, je cherche, j’avance, je m’étonne.
Pour un prochain album autour du monde du cyclisme, je vais là aussi changer mon style. Pour un autre album sur un génie des mathématiques, au destin absolument incroyable, je vais passer à de la couleur directe à l’aquarelle, avec un style là aussi très différent de ce que j’ai fait jusqu’à maintenant.
J’aime ça, jouer avec la large palette que nous propose la BD. Je pense que j’ai une chance folle de pouvoir m’exprimer à travers les planches, en ayant la confiance de mes éditeurs et du public qui me suit.


