Lucky Luke — Tome 16
En remontant le Mississippi
Éditeur : Dupuis
Sortie originale : 1 janvier 1961
Publié en 1961, En remontant le Mississippi entraîne Lucky Luke dans une compétition entre deux bateaux à vapeur. René Goscinny et Morris utilisent la remontée du fleuve pour multiplier les escales, les obstacles et les personnages excentriques. L’aventure est visuellement spectaculaire et constamment amusante, même si sa construction épisodique affaiblit progressivement la rivalité initiale.
Une course au principe immédiatement efficace
Les capitaines Barrows et Lowriver se disputent le monopole de la navigation sur le Mississippi. Incapables de parvenir à un accord, ils organisent une course entre leurs deux bateaux, avec l’exclusivité du fleuve comme récompense.
Cette rivalité donne au récit une direction très claire. La progression vers Minneapolis permet au lecteur de mesurer l’avancée des concurrents, tandis que chaque escale devient une nouvelle occasion de ralentir la Daisy Belle.
Lucky Luke embarque aux côtés de Barrows pour garantir une compétition loyale. Son rôle consiste moins à piloter le bateau qu’à neutraliser les hommes engagés par Lowriver pour saboter le voyage.
Deux capitaines dominés par leur orgueil
Barrows et Lowriver partagent davantage de points communs qu’ils ne veulent l’admettre. Tous deux sont autoritaires, excessifs et incapables d’envisager la moindre concession.
Goscinny ne présente donc pas la course comme un affrontement moral parfaitement équilibré. Barrows bénéficie du soutien de Lucky Luke parce que son rival utilise des méthodes criminelles, mais il reste lui-même prisonnier de son orgueil.
Cette symétrie nourrit plusieurs bons dialogues. Chaque capitaine considère son bateau comme le meilleur du Mississippi et préfère mettre passagers et équipage en danger plutôt que de reconnaître la moindre faiblesse.
Le fleuve comme terrain d’aventure
L’album exploite efficacement les dangers associés à la navigation : bancs de sable, brouillard, rapides, troncs d’arbres et changements imprévisibles du niveau de l’eau. Le Mississippi ne sert pas seulement de décor, mais devient le principal obstacle du voyage.
Goscinny ajoute à ces difficultés naturelles une série de rencontres avec des tricheurs, des joueurs et des bandits. Chaque étape possède ainsi sa propre petite intrigue.
Cette richesse fait aussi la limite du récit. Les épisodes s’enchaînent parfois comme une succession de sketches, sans toujours renforcer la confrontation entre les deux bateaux. La course perd alors momentanément de son urgence.
Une galerie de personnages pittoresques
L’un des grands plaisirs de l’album repose sur ses personnages secondaires. Joueurs professionnels, bandits locaux et spécialistes autoproclamés du fleuve apparaissent le temps de quelques pages avant de laisser place à une nouvelle menace.
Goscinny leur attribue des noms, des silhouettes et des manies qui suffisent à les rendre immédiatement identifiables. La plupart sont volontairement excessifs, comme si chaque escale possédait sa propre légende locale.
Certains portraits ont toutefois vieilli, notamment celui de Pie Bavarde, personnage amérindien encore construit à partir de stéréotypes. Ces caricatures occupent peu de place, mais rappellent les limites de la représentation de l’Ouest dans les premiers albums.
Lucky Luke davantage arbitre que héros
Lucky Luke reste relativement discret au milieu de cette galerie. Il intervient lorsqu’un sabotage menace la Daisy Belle ou lorsqu’un bandit cherche à profiter des passagers, mais il ne constitue pas le moteur principal de l’histoire.
Cette position lui convient bien. Son calme contraste avec l’excitation des capitaines et la nervosité des voyageurs. Il devient une présence stabilisatrice au milieu d’une course où chacun semble prêt à perdre la raison.
Le héros manque cependant d’un adversaire directement lié à lui. Lowriver s’attaque avant tout à Barrows, ce qui rend leur confrontation moins personnelle que celle opposant Lucky Luke aux Dalton ou à Roy Bean.
Morris maîtrise le spectacle
Les bateaux à vapeur offrent à Morris un terrain graphique particulièrement riche. Leur taille, leurs roues à aubes, leurs cheminées et leurs chaudières permettent de créer des scènes à la fois impressionnantes et comiques.
Le dessinateur rend parfaitement la vitesse malgré la lourdeur des embarcations. La fumée, les vagues et les mouvements des passagers donnent une véritable énergie à la course.
Les explosions et les accidents mécaniques restent toujours lisibles. Morris parvient surtout à faire des deux bateaux des personnages à part entière, chacun reflétant le tempérament de son capitaine.
En résumé
En remontant le Mississippi est une aventure généreuse, rythmée et visuellement réussie. La rivalité entre Barrows et Lowriver, les nombreux personnages secondaires et les dangers du fleuve offrent d’excellentes situations. Sa structure très épisodique et l’effacement relatif de Lucky Luke l’empêchent d’atteindre la force du Juge ou de Ruée sur l’Oklahoma, mais le voyage reste particulièrement plaisant.
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