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Ruée sur l’Oklahoma

Couverture de Ruée sur l’Oklahoma

Lucky Luke — Tome 14

Ruée sur l’Oklahoma

René Goscinny et Morris

Éditeur : Dupuis

Sortie originale : 1 janvier 1960

5/5

Publié en 1960, Ruée sur l’Oklahoma charge Lucky Luke de surveiller l’ouverture d’un territoire à des milliers de colons impatients. René Goscinny et Morris transforment cet épisode historique en une comédie frénétique sur la propriété, la spéculation et la naissance artificielle des villes. Un album remarquablement construit, malgré un regard très incomplet sur la dépossession des peuples amérindiens.

Une idée historique parfaitement exploitée

Le gouvernement ouvre l’Oklahoma à la colonisation, mais interdit aux candidats de franchir la frontière avant le signal officiel. Cette règle extrêmement simple suffit à créer une multitude de situations comiques.

Chaque colon cherche le meilleur terrain, tandis que Coyote Will multiplie les stratagèmes pour partir avant les autres. Lucky Luke doit donc surveiller une frontière autour de laquelle s’accumule une foule toujours plus difficile à contrôler.

Le scénario exploite parfaitement l’attente précédant le départ. La ruée constitue naturellement le grand morceau de bravoure, mais Goscinny comprend que les préparatifs et les tentatives de tricherie peuvent être tout aussi amusants.

La propriété transformée en obsession

Les colons ne cherchent pas seulement un endroit où vivre. Ils veulent s’emparer du terrain supposé le plus fertile ou le plus précieux avant leurs concurrents.

Goscinny tourne en dérision cette obsession de la propriété. Une simple parcelle de terre suffit à provoquer des disputes, des trahisons et des changements soudains d’amitié. Les personnages veulent devenir riches sans connaître la valeur réelle de ce qu’ils revendiquent.

Cette critique reste très actuelle. L’album montre comment la spéculation peut créer de la valeur à partir d’une promesse collective, puis tout faire disparaître lorsque la confiance retombe.

Boomville, une ville née en quelques heures

La seconde partie constitue la plus grande réussite de l’album. À peine les terrains attribués, une ville entière apparaît : commerces, banque, journal, saloon, mairie et prison surgissent à une vitesse absurde.

Goscinny condense ainsi toutes les étapes de la création d’une société. Boomville connaît presque immédiatement la spéculation, les élections, la criminalité et les querelles politiques.

La ville devient un personnage à part entière. Sa croissance spectaculaire repose sur l’espoir d’un enrichissement rapide, ce qui rend sa fragilité parfaitement logique. Lorsque la promesse disparaît, les habitants repartent aussi vite qu’ils sont arrivés.

Coyote Will et Dopey, un duo efficace

Coyote Will incarne le tricheur persuadé d’être plus intelligent que tout le monde. Chacun de ses plans échoue cependant à cause de Dopey, son complice naïf et maladroit.

Le duo rappelle déjà la dynamique entre Joe et Averell Dalton. Le chef élabore des stratégies compliquées, tandis que son partenaire les détruit involontairement en comprenant les instructions de travers.

Cette mécanique fonctionne bien, mais manque parfois d’originalité. Coyote Will reste un adversaire fonctionnel plutôt qu’un personnage marquant, et Dopey semble conçu comme une variation provisoire d’Averell.

Lucky Luke au service de l’ordre

Lucky Luke occupe ici une position intéressante. Il ne participe pas à la ruée et ne cherche aucun bénéfice personnel : il veille uniquement à ce que tous les concurrents respectent les mêmes règles.

Son impartialité contraste avec l’avidité générale. Même lorsqu’il contribue à organiser Boomville, il demeure extérieur aux ambitions de ses habitants.

Cette distance renforce son statut de héros solitaire. Lucky Luke accompagne la naissance de la ville, rétablit l’ordre puis repart sans rien réclamer, comme s’il appartenait déjà à un Ouest condamné à disparaître avec l’arrivée de la civilisation.

Un angle historique aujourd’hui insuffisant

L’album affirme rapidement que le territoire a été acheté aux peuples amérindiens avant d’être ouvert aux colons. Cette précision permet au récit de présenter la ruée comme une compétition équitable, sans examiner les conditions réelles de cette dépossession.

Les habitants précédents du territoire disparaissent ainsi presque entièrement de l’histoire. Pour une lecture contemporaine, cette absence constitue une limite importante : la conquête de l’Ouest est racontée depuis le seul point de vue des nouveaux arrivants.

Cette simplification n’annule pas la satire sociale, mais elle révèle le regard très optimiste porté à l’époque sur l’expansion américaine.

Une mise en scène spectaculaire

Morris excelle dans les scènes de foule. Le départ de la ruée, avec ses chevaux, ses chariots et ses participants utilisant les moyens de transport les plus improbables, constitue l’une des grandes séquences visuelles de la série.

Le dessin reste parfaitement lisible malgré le nombre de personnages. Chaque silhouette possède une attitude particulière et plusieurs gags secondaires se déroulent simultanément dans les cases.

La construction puis la disparition de Boomville permettent également à Morris de montrer le passage du désert à l’agitation urbaine, avant un retour presque brutal au vide initial.

En résumé

Ruée sur l’Oklahoma est l’un des premiers albums où la complémentarité entre Goscinny et Morris atteint sa pleine efficacité. La richesse des situations, la satire de la propriété et la naissance accélérée de Boomville produisent une aventure drôle, intelligente et remarquablement rythmée. Son traitement de la colonisation reste trop superficiel, mais l’album demeure un classique majeur de Lucky Luke.

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