Lucky Luke — Tome 10
L’Héritage de Rantanplan
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 octobre 1973
Un ancien détenu lègue à Rantanplan une immense fortune comprenant notamment une mine d’argent et plusieurs propriétés à Virginia City. Lucky Luke doit protéger le nouvel héritier, tandis que les Dalton comprennent qu’ils pourraient récupérer ses biens s’il venait à disparaître. Goscinny transforme cet héritage absurde en satire de l’argent et de la cupidité.
Rantanplan millionnaire sans le savoir
Rantanplan ne comprend naturellement rien à son nouveau statut. La richesse, les propriétés et les serviteurs ne modifient ni son comportement ni ses préoccupations. Il continue de chercher de la nourriture et d’interpréter chaque situation de travers.
Ce décalage constitue la meilleure idée de l’album. Tout le monde traite le chien avec un respect soudain, alors que celui-ci reste rigoureusement identique. La fortune transforme donc moins Rantanplan que le regard posé sur lui.
Goscinny montre ainsi avec ironie que le prestige social dépend parfois uniquement de la richesse. Le chien le plus stupide de l’Ouest devient une personnalité importante dès que son nom apparaît au bas d’un testament.
Une satire du droit poussée jusqu’à l’absurde
Le testament est appliqué avec le plus grand sérieux, malgré l’incapacité évidente de Rantanplan à comprendre ce qu’il possède. Avocats et gestionnaires respectent les dernières volontés du défunt comme si l’héritier pouvait prendre des décisions raisonnables.
Lucky Luke se retrouve chargé de protéger les intérêts d’un chien qui ignore jusqu’à l’existence de sa fortune. Cette situation permet à Goscinny de confronter la rigidité du droit à une réalité complètement absurde.
L’album ne remet pas véritablement en cause l’héritage lui-même, mais s’amuse avec une société capable d’accorder plus d’importance à un propriétaire fortuné qu’à l’intelligence ou aux compétences nécessaires pour gérer ses biens.
Les Dalton transformés en héritiers impatients
Lorsqu’ils découvrent qu’ils pourraient profiter de la disparition de Rantanplan, les Dalton se lancent dans une succession de tentatives pour l’éliminer. Joe retrouve immédiatement son rôle de stratège, avec les résultats catastrophiques habituels.
L’idée convient parfaitement aux quatre frères. Ils ne cherchent plus seulement à voler une fortune : ils veulent respecter, du moins en apparence, les conditions légales permettant de l’obtenir.
Le contraste entre la cruauté de leurs intentions et l’inefficacité de leurs plans produit plusieurs excellents gags. Rantanplan échappe aux pièges moins grâce à son intelligence qu’à une chance extraordinaire et à son incapacité à comprendre le danger.
Lucky Luke devient garde du corps
Lucky Luke accepte de surveiller Rantanplan et doit anticiper les attaques des Dalton. La mission est particulièrement ingrate puisque le chien complique lui-même sa protection en suivant de fausses pistes.
Le héros conserve son calme, mais son agacement devient de plus en plus visible. Cette relation fonctionne bien parce que Rantanplan admire profondément Lucky Luke tout en se montrant incapable de le reconnaître ou de comprendre ses intentions.
Lucky Luke reste néanmoins assez passif pendant une partie du récit. Il accompagne l’héritier et déjoue les complots, mais l’essentiel de la comédie repose sur les Dalton et sur les réactions absurdes du chien.
La richesse révèle la cupidité générale
Les Dalton ne sont pas les seuls à s’intéresser soudainement à Rantanplan. À Virginia City, sa fortune attire les courtisans et transforme un simple chien en personnalité recherchée.
Goscinny insiste sur l’hypocrisie de ceux qui respectent moins l’animal que ce qu’il possède. Rantanplan devient un symbole de pouvoir précisément parce qu’il est incapable d’en mesurer la valeur.
Cette satire aurait cependant pu être approfondie. Après une installation très prometteuse à Virginia City, le scénario se concentre surtout sur les tentatives répétées des Dalton, laissant légèrement de côté les conséquences sociales de cette fortune.
Une mécanique efficace mais répétitive
Chaque nouveau plan de Joe suit une logique comparable : les Dalton préparent un piège, Rantanplan comprend tout de travers et l’opération échoue d’une manière imprévue.
Ces variations sont souvent très drôles, notamment grâce à l’écart permanent entre les pensées du chien et la réalité. Morris traduit parfaitement sa satisfaction lorsqu’il vient pourtant de commettre une nouvelle erreur.
L’accumulation finit néanmoins par rendre l’intrigue prévisible. Le lecteur sait que Rantanplan survivra presque accidentellement et que les Dalton subiront eux-mêmes les conséquences de leurs pièges.
Rantanplan utilisé à la bonne mesure ?
Rantanplan fonctionne particulièrement bien lorsqu’il intervient brièvement et perturbe une situation déjà établie. Le placer au centre d’un album entier comporte donc un risque de saturation.
Goscinny parvient généralement à varier ses erreurs grâce aux Dalton, à Lucky Luke et au cadre de l’héritage. Certains raisonnements du chien paraissent toutefois étirés et ralentissent légèrement le récit.
L’album confirme malgré tout que le personnage peut soutenir une aventure complète, à condition d’être entouré d’adversaires dont il provoque involontairement la défaite.
En résumé
L’Héritage de Rantanplan repose sur une idée irrésistible : faire du chien le moins intelligent de l’Ouest un riche propriétaire. Goscinny en tire une satire amusante de l’héritage, du prestige social et de la cupidité, tandis que les Dalton multiplient les tentatives désastreuses pour récupérer la fortune. La mécanique devient parfois répétitive et le potentiel social de Virginia City reste sous-exploité, mais les dialogues et les raisonnements absurdes de Rantanplan assurent un divertissement très efficace.
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