Lucky Luke
Avec : Jean Dujardin, Michaël Youn, Sylvie Testud, Melvil Poupaud, Daniel Prévost
Production / distribution : UGC YM, UGC Images / UGC Distribution
Durée : 1 h 44
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 21 octobre 2009
Cinq ans après le désastre des Dalton, Lucky Luke revient au cinéma avec une ambition autrement plus sérieuse. James Huth confie cette fois le rôle à Jean Dujardin et construit autour de lui un véritable western, avec Daisy Town, Billy the Kid, Jesse James, Calamity Jane et Pat Poker. Visuellement, le bond en avant est immense : décors, costumes, photographie et mise en scène cherchent réellement à faire exister l’univers de Morris en prises de vues réelles. Mais à force de vouloir donner un passé, une psychologie et une dimension spectaculaire à son héros, le film finit parfois par compliquer un personnage dont la force reposait justement sur une formidable simplicité.
Jean Dujardin, un Lucky Luke presque évident
Il suffit de regarder Jean Dujardin dans le costume pour comprendre pourquoi son choix paraissait si naturel. Il possède la silhouette, le sourire, l’assurance et cette décontraction légèrement moqueuse indispensable au personnage. Surtout, contrairement à Til Schweiger dans Les Dalton, il ne donne pas constamment l’impression d’être déguisé en Lucky Luke.
Le costume reprend évidemment les éléments incontournables — chemise jaune, foulard rouge, gilet noir, chapeau blanc — mais ils sont cette fois intégrés à un véritable univers de western. C’est une différence fondamentale : le film adapte l’apparence de Lucky Luke au cinéma au lieu de simplement reproduire son dessin.
Dujardin apporte également une certaine élégance au personnage. Lorsqu’il traverse Daisy Town ou dégaine ses revolvers, certaines images donnent réellement l’impression de voir le cow-boy de Morris prendre vie. Le problème vient davantage de ce que le scénario décide ensuite de faire de lui.
Fallait-il vraiment expliquer Lucky Luke ?
Dans la BD, Lucky Luke n’a presque pas besoin de passé. Il arrive dans une ville, découvre un problème, rétablit l’ordre et repart vers le soleil couchant. Cette absence de véritable biographie participe à sa dimension mythique : Lucky Luke est moins un homme dont il faudrait comprendre l’enfance qu’une incarnation parodique du héros de western.
Le film choisit pourtant de lui construire une histoire personnelle. Son retour à Daisy Town réveille des blessures anciennes et permet de donner au personnage une vulnérabilité beaucoup plus importante. L’intention n’est pas mauvaise : elle cherche manifestement à donner à Jean Dujardin davantage à jouer qu’un cow-boy impassible pendant cent minutes.
Mais cette volonté d’approfondissement finit par alourdir Lucky Luke. À force de vouloir expliquer ses blessures, ses peurs et ce qui a construit l’homme qu’il est devenu, le film enlève une partie du mystère qui faisait justement fonctionner le personnage. Lucky Luke n’avait peut-être tout simplement pas besoin d’une origin story.
Enfin un Far West digne de Morris
C’est en revanche sur le plan visuel que le film convainc le plus. James Huth ne traite pas Lucky Luke comme une simple comédie française dont on aurait changé les costumes. Il veut faire un western.
Daisy Town possède une véritable ampleur, les paysages sont magnifiques et la photographie joue avec les grands espaces autant qu’avec les couleurs de la BD. Le tournage en Argentine permet surtout au film d’éviter l’impression de décor de parc d’attractions qui menaçait constamment Les Dalton.
La mise en scène cherche également à retrouver les compositions de Morris sans tomber systématiquement dans la reproduction littérale. Certaines silhouettes, certains cadrages et quelques duels semblent presque construits comme des cases de BD, mais ils restent pensés pour le cinéma.
C’est probablement la plus grande réussite du film : pour une fois, Lucky Luke évolue dans un monde dans lequel on peut croire qu’il existe.
Billy the Kid, Calamity Jane, Jesse James… tout le monde est là
Le film ne se contente malheureusement pas de Lucky Luke. Il veut également faire défiler une bonne partie de son univers. Michaël Youn devient Billy the Kid, Sylvie Testud incarne Calamity Jane, Melvil Poupaud joue Jesse James et Daniel Prévost se glisse dans la peau de Pat Poker.
Pris individuellement, certains choix fonctionnent plutôt bien. Daniel Prévost possède naturellement quelque chose qui convient au joueur professionnel et Melvil Poupaud s’amuse avec la théâtralité de Jesse James. Sylvie Testud compose également une Calamity Jane suffisamment excentrique pour trouver sa place dans cet univers.
Michaël Youn pousse davantage Billy the Kid vers son propre registre comique. Comme Éric et Ramzy avec les Dalton cinq ans auparavant, on voit parfois davantage l’acteur que le personnage.
Mais le principal problème vient surtout de l’accumulation. Le film veut offrir une place à chacun, multiplier les références et donner au spectateur le plaisir de reconnaître les personnages. À force, Lucky Luke ressemble parfois à un album anniversaire dans lequel on aurait voulu faire entrer toutes les vedettes disponibles.
Un film qui aime la BD… peut-être même un peu trop
C’est ce qui distingue profondément ce film des Dalton. Ici, difficile de penser que l’univers de Morris n’intéresse personne. Au contraire, chaque décor, chaque personnage et de nombreuses compositions montrent une véritable envie de célébrer Lucky Luke.
Mais cet enthousiasme devient parfois encombrant.
Morris et Goscinny savaient construire une aventure autour d’une idée extrêmement simple. Une ville, quelques bandits, une situation absurde et Lucky Luke suffisaient. James Huth veut constamment ajouter quelque chose : davantage de psychologie, davantage de personnages, davantage d’effets visuels, davantage de références, davantage de spectaculaire.
Le film possède donc énormément de Lucky Luke, mais pas toujours sa légèreté.
Une mise en scène spectaculaire qui en fait parfois trop
James Huth possède néanmoins une vraie proposition de cinéma. Il multiplie les grands angles, les ralentis, les perspectives déformées et les compositions graphiques. Le résultat peut être très beau et distingue immédiatement le film d’une adaptation paresseuse.
Certaines séquences cherchent même intelligemment un équivalent cinématographique au trait de Morris. Là où Les Dalton reproduisait maladroitement les caractéristiques physiques des personnages, Lucky Luke essaie davantage de reproduire une sensation de bande dessinée.
Mais cette mise en scène devient parfois démonstrative. Chaque duel semble devoir devenir une image, chaque apparition un morceau de bravoure et chaque personnage une attraction. Or l’une des grandes qualités de Morris était précisément sa lisibilité : il pouvait obtenir énormément avec très peu.
Le film réussit donc parfois de magnifiques images de Lucky Luke sans toujours retrouver le rythme de Lucky Luke.
Une adaptation imparfaite, mais qui avait trouvé son acteur
C’est finalement ce qui rend le film assez frustrant. Jean Dujardin fonctionne. Le Far West fonctionne. Les costumes fonctionnent. Plusieurs personnages secondaires fonctionnent. Et visuellement, le film possède une identité suffisamment forte pour ne jamais ressembler à une adaptation fabriquée sans ambition.
Il avait donc beaucoup des éléments nécessaires pour devenir une excellente adaptation.
Mais le scénario veut constamment transformer Lucky Luke en personnage plus complexe qu’il ne l’était. Là où Morris faisait du cow-boy solitaire une silhouette presque mythologique, le film veut découvrir l’homme derrière la silhouette. C’est une approche défendable, mais pas forcément celle qui convient le mieux au personnage.
Le paradoxe est alors assez joli : Jean Dujardin ressemble davantage à Lucky Luke lorsque le film le laisse simplement être Lucky Luke que lorsqu’il essaie de nous expliquer qui est Lucky Luke.
En résumé
Après Les Dalton, ce Lucky Luke constitue un progrès considérable. Jean Dujardin possède réellement quelque chose du personnage, les costumes sont enfin convaincants, Daisy Town ressemble à une véritable ville de western et James Huth propose plusieurs très belles idées visuelles.
Mais le film veut trop en faire : trop de personnages, trop de psychologie, trop d’effets et trop de volonté de transformer une icône extrêmement simple en héros de western tourmenté. Une adaptation sincère, ambitieuse et parfois très réussie visuellement, mais qui aurait gagné à faire davantage confiance à la simplicité de Morris.
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