La Ballade des Dalton
Voix VF : Daniel Ceccaldi, Pierre Trabaud, Jacques Balutin, Gérard Hernandez, Pierre Tornade
Production / distribution : Studios Idéfix, Dargaud Films, Les Productions René Goscinny / Les Artistes Associés
Durée : 1 h 22
Adaptation : Jeunesse
Sortie : 24 octobre 1978
Après Daisy Town, Lucky Luke retrouve le cinéma d’animation avec La Ballade des Dalton. Cette fois, les quatre frères occupent véritablement le centre de l’histoire : leur oncle leur lègue sa fortune à une condition particulièrement immorale, tandis que Lucky Luke est chargé de vérifier qu’ils respectent ses dernières volontés. Produit par les Studios Idéfix et imaginé directement pour le cinéma, le film possède tout ce qui fait la force du meilleur Lucky Luke : une idée de départ formidablement simple, des personnages parfaitement maîtrisés et surtout l’humour de René Goscinny, qui signe ici l’une de ses dernières œuvres.
Une idée de départ digne des meilleurs albums
Tonton Dalton est mort et laisse derrière lui un joli héritage. Mais pour toucher sa fortune, Joe, William, Jack et Averell doivent éliminer les membres du jury ainsi que le juge qui l’ont autrefois condamné. Et comme le vieil homme connaissait manifestement très bien ses neveux, il impose une dernière condition : Lucky Luke devra confirmer que le travail a effectivement été accompli.
Difficile d’imaginer meilleur point de départ pour une aventure des Dalton. La cupidité de Joe entre immédiatement en conflit avec la présence de Lucky Luke, tandis que la structure permet d’enchaîner les rencontres sans donner l’impression d’une simple succession de sketches.
Chaque nouvelle cible devient surtout l’occasion de découvrir un nouvel univers et de construire une nouvelle mécanique comique. Le voyage devient alors véritablement une « ballade », avec cette impression que Goscinny et Morris peuvent emmener leurs personnages absolument partout.
Les Dalton au sommet de leur mécanique comique
Le film porte leur nom et il a raison de leur laisser autant de place. Joe, William, Jack et Averell sont ici utilisés dans ce qu’ils ont de meilleur.
Joe reste persuadé qu’il peut contrôler les événements alors qu’il est incapable de contrôler ses propres frères. Averell peut faire s’effondrer un plan entier avec une remarque ou une incompréhension. William et Jack complètent cette mécanique en formant le lien entre les deux extrêmes.
L’humour fonctionne parce que les Dalton ne sont jamais transformés en simples idiots. Ils sont capables d’élaborer des plans ; ils sont simplement incapables de survivre à leur propre fonctionnement familial.
Le doublage participe énormément à cette réussite, avec Pierre Trabaud en Joe, Jacques Balutin en William, Gérard Hernandez en Jack et Pierre Tornade en Averell. Les quatre voix donnent immédiatement une personnalité différente à chacun des frères.
Lucky Luke n’a pas besoin d’occuper tout l’écran
Daniel Ceccaldi prête sa voix à Lucky Luke et adopte exactement le ton nécessaire : calme, assuré et presque toujours légèrement en retrait.
C’est une excellente utilisation du personnage. Le film n’a pas besoin de lui fabriquer une intrigue parallèle pour justifier sa présence. Les Dalton produisent naturellement le chaos ; Lucky Luke est celui qui observe ce chaos et attend généralement le moment où il devra intervenir.
Ce contraste constitue depuis toujours l’une des grandes forces de la série. Plus Joe s’agite, plus Lucky Luke paraît tranquille. Plus les Dalton élaborent des plans compliqués, plus leur adversaire semble capable de résoudre les problèmes avec une facilité déconcertante.
Le héros peut donc rester relativement discret sans jamais devenir secondaire. Toute l’histoire des Dalton existe précisément parce que Lucky Luke est là.
Quand Lucky Luke rencontre Hollywood
La Ballade des Dalton devient particulièrement savoureux lorsqu’il s’éloigne momentanément du western traditionnel. Le voyage permet à Goscinny et Morris de multiplier les parodies et notamment de s’amuser avec le cinéma hollywoodien lui-même.
La célèbre séquence hallucinatoire constitue probablement l’exemple le plus évident. Les Dalton basculent dans un univers de comédie musicale où le film peut parodier aussi bien Singin’ in the Rain que les grandes chorégraphies aquatiques hollywoodiennes. Le critique Jean de Baroncelli soulignait déjà à la sortie du film cette manière de détourner les grands mythes du cinéma américain.
Et c’est exactement là que l’absurde de Goscinny fonctionne si bien. Le film peut devenir complètement fou pendant quelques minutes sans donner l’impression d’avoir changé d’univers. Le délire possède toujours un point de départ, une construction et une chute.
La Ballade des Dalton ne confond jamais absurdité et absence de logique.
Une animation qui a vieilli, mais un dessin toujours aussi efficace
Techniquement, il serait difficile de comparer l’animation de 1978 aux standards actuels. Les mouvements peuvent paraître limités, certains décors restent relativement simples et le film appartient clairement à son époque.
Mais l’essentiel résiste remarquablement bien : le dessin.
Les silhouettes de Morris sont immédiatement reconnaissables et leur extraordinaire lisibilité fonctionne parfaitement à l’écran. Joe peut exprimer toute sa colère en quelques mouvements, Averell toute sa stupidité avec un simple regard et Lucky Luke conserver son flegme presque sans bouger.
Les Studios Idéfix avaient également acquis une véritable expérience après Les Douze Travaux d’Astérix. À sa sortie, Le Monde jugeait d’ailleurs l’animation de La Ballade des Dalton supérieure à celle de cette précédente production.
Claude Bolling donne au film son véritable parfum de western
La musique de Claude Bolling joue également un rôle essentiel. Elle accompagne le western sans simplement l’imiter et sait basculer vers la comédie lorsque le film devient plus extravagant.
C’est important, car La Ballade des Dalton navigue constamment entre plusieurs registres. Une scène peut commencer comme un véritable western, se transformer en cartoon puis terminer sur une parodie de cinéma hollywoodien. La musique accompagne ces changements sans casser l’unité du film.
Elle contribue ainsi à donner à l’ensemble une ampleur supérieure à celle d’un simple épisode animé étiré pour le cinéma.
Le dernier film de René Goscinny
Impossible enfin de revoir La Ballade des Dalton sans connaître les circonstances de sa création. René Goscinny meurt en novembre 1977 alors que le film est encore en production. Les Studios Idéfix fermeront quelques mois plus tard, avant même la sortie du long métrage en octobre 1978.
Le détail le plus émouvant est peut-être celui-ci : la veille de sa mort, Goscinny travaillait encore sur La Ballade des Dalton. Il participait à une séance consacrée aux corrections du film, allant jusqu’à commenter des détails comme le menton d’Averell ou la selle de Jolly Jumper. L’enregistrement de cette séance constitue son dernier témoignage sonore connu.
Cette histoire donne évidemment au film une dimension particulière, mais elle ne doit pas masquer sa réussite. La Ballade des Dalton n’est pas précieux uniquement parce qu’il constitue l’un des derniers travaux de Goscinny. Il l’est surtout parce qu’on y retrouve intact ce qui faisait son génie comique.
En résumé
La Ballade des Dalton possède une idée de départ formidable, utilise parfaitement ses quatre bandits et profite de son format cinéma pour pousser beaucoup plus loin les délires de l’univers de Morris et Goscinny. L’animation porte évidemment son âge, mais le rythme, les dialogues, les situations et la mécanique des personnages continuent de fonctionner.
Et derrière cette aventure extrêmement drôle se cache forcément une certaine émotion : celle de voir l’une des dernières créations de René Goscinny, disparu avant de pouvoir découvrir le film terminé. Un véritable classique de Lucky Luke au cinéma, drôle, inventif et profondément fidèle à l’esprit de la BD.
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