Gaston — Tome 23
Des Boum et des Paf
Éditeur : Dupuis
Sortie originale : 21 octobre 2026
Trois ans après Le Retour de Lagaffe, Gaston revient pour un deuxième album post-Franquin. Mais cette fois, Delaf n’est plus seul aux commandes : Lewis Trondheim rejoint l’aventure au scénario, tandis que Delaf se concentre sur le dessin. Un changement important pour une reprise qui continue de marcher sur une ligne particulièrement délicate : retrouver l’esprit de Franquin sans transformer Gaston en simple imitation de lui-même.
Gaston reste Gaston
Des Boum et des Paf ne cherche évidemment pas à révolutionner la formule. On retrouve Gaston au bureau, ses inventions improbables, ses expériences culinaires, ses animaux, Prunelle, Mademoiselle Jeanne, Lebrac ou encore l’inévitable M. De Mesmaeker et ses contrats toujours menacés par une catastrophe.
Le choix est même clairement assumé : les nouveaux gags restent situés dans l’époque classique du personnage, autour de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Il n’est donc pas question de voir Gaston découvrir les smartphones ou le télétravail. Trondheim et Delaf prolongent volontairement l’univers laissé par Franquin plutôt que de chercher à le moderniser artificiellement.
Cette fidélité constitue à la fois la grande force et la limite évidente de l’entreprise. On retrouve immédiatement ses repères, mais la comparaison avec Franquin demeure forcément omniprésente.
Lewis Trondheim apporte un regard différent
La véritable nouveauté de ce tome 23 vient donc de Lewis Trondheim. Pour Le Retour de Lagaffe, Delaf avait assuré seul la reprise. Cette fois, le dessinateur fait appel à un scénariste, et pas n’importe lequel : Trondheim possède une science du gag, du rythme et de l’absurde qui semble naturellement compatible avec l’univers de Gaston. Le duo aurait travaillé à partir de 75 gags écrits avant de sélectionner ceux destinés à l’album.
Son arrivée permet surtout de séparer davantage les deux fonctions. Delaf peut se consacrer à cette tâche déjà considérable consistant à retrouver graphiquement Gaston, tandis que Trondheim travaille les mécaniques comiques.
On retrouve ainsi cette construction très particulière des meilleurs gags de la série : une situation apparemment anodine, un élément perturbateur, puis une réaction en chaîne qui transforme progressivement le bureau en zone sinistrée. Tout ne surprend évidemment pas avec la même efficacité, mais l’album retrouve régulièrement cette impression de chaos organisé indispensable à Gaston.
Imiter Franquin sans devenir une copie
Le travail de Delaf reste assez fascinant. Son dessin ne cherche pas simplement à représenter Gaston : il tente de retrouver le langage graphique développé par Franquin. Les attitudes, les mouvements, les expressions et cette extraordinaire élasticité des personnages sont au cœur de l’exercice.
Et visuellement, l’illusion fonctionne souvent remarquablement bien.
C’est également ce qui pose la question la plus intéressante de cette reprise. Jusqu’où faut-il ressembler à Franquin pour continuer Gaston ? Delaf maîtrise suffisamment son modèle pour que certaines cases donnent réellement l’impression de retrouver la série historique. Mais plus cette fidélité devient impressionnante, plus on peut aussi se demander quelle place il reste à la personnalité graphique du nouvel auteur.
Pour autant, Gaston est tellement lié au dessin de Franquin qu’une rupture esthétique radicale aurait probablement dénaturé davantage le personnage. Delaf semble donc avoir choisi son camp : faire vivre cet univers de l’intérieur plutôt que chercher à le réinventer.
Un humour qui repose toujours sur une mécanique précise
Sous son apparente simplicité, Gaston est une série particulièrement difficile à écrire. Une gaffe ne suffit pas. Il faut préparer la catastrophe, multiplier les petits détails et trouver le moment exact où tout bascule.
C’est dans ce domaine que l’association Trondheim-Delaf se montre convaincante. Les meilleurs gags ne reposent pas uniquement sur leur chute mais sur leur progression. Gaston invente rarement quelque chose avec l’intention de provoquer une catastrophe : il cherche généralement à améliorer le quotidien. Et c’est précisément parce que son raisonnement possède une certaine logique que les conséquences deviennent aussi amusantes.
Cette dimension reste essentielle. Gaston n’est ni idiot ni véritablement paresseux : il possède au contraire une énergie extraordinaire dès qu’il s’agit de faire autre chose que ce que son employeur attend de lui.
Retrouver Gaston plutôt que le réinventer
Ce deuxième album de la reprise confirme finalement le choix éditorial effectué avec Le Retour de Lagaffe. Il ne s’agit pas de créer un « nouveau Gaston », mais de produire de nouvelles histoires qui pourraient presque venir se glisser entre celles de Franquin.
Certains lecteurs pourront naturellement considérer cette fidélité comme excessive. D’autres apprécieront précisément de retrouver un personnage qui ne semble pas avoir été déplacé artificiellement dans notre époque.
Des Boum et des Paf paraît toutefois plus intéressant par l’arrivée de Trondheim. La reprise n’est désormais plus seulement une performance graphique impressionnante : elle devient le travail d’un véritable duo, capable de se répartir les différentes composantes qui faisaient la richesse de la série.
Un héritage toujours impossible à oublier
Il reste évidemment un problème qu’aucun nouvel album ne pourra résoudre : Franquin demeure partout. Chaque expression de Gaston, chaque catastrophe dans les bureaux et chaque apparition de M. De Mesmaeker renvoie immédiatement aux albums historiques.
Mais il serait également injuste de reprocher constamment aux nouveaux auteurs de ne pas être Franquin. Leur défi consiste plutôt à démontrer que Gaston peut encore produire de bons gags sans son créateur.
Sur ce point, Des Boum et des Paf confirme que la reprise peut fonctionner. Elle n’atteint évidemment pas les sommets de la période classique et ne possède pas encore cette folie graphique absolument unique des meilleurs Franquin, mais elle traite le personnage avec suffisamment de compréhension et de précision pour ne pas donner l’impression d’une exploitation mécanique du patrimoine.
En résumé
Des Boum et des Paf confirme la solidité de la reprise de Gaston. L’arrivée de Lewis Trondheim au scénario apporte une mécanique comique efficace tandis que Delaf poursuit son impressionnant travail pour retrouver l’énergie graphique de Franquin. La fidélité reste parfois si forte qu’elle laisse peu de place à une véritable personnalité nouvelle, mais c’est aussi ce qui permet à Gaston de rester immédiatement reconnaissable.
Un album respectueux, drôle et techniquement impressionnant, qui montre surtout que le tandem Trondheim-Delaf pourrait avoir trouvé une formule suffisamment solide pour faire vivre encore longtemps le célèbre gaffeur.
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