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Le Retour de Lagaffe

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Gaston — Tome 22

Le Retour de Lagaffe

Delaf

Éditeur : Dupuis

Sortie originale : 22 novembre 2023

★★★★★ 4/5

Plus de vingt-cinq ans après la disparition d’André Franquin, Gaston revient avec de nouveaux gags. L’entreprise semblait presque impossible tant le personnage paraît indissociable de son créateur. Avec Le Retour de Lagaffe, Delaf choisit pourtant de ne pas réinventer la série : il cherche au contraire à retrouver son époque, son rythme et jusqu’au langage graphique de Franquin. Le résultat impressionne par sa fidélité, même si cette volonté de reproduire l’original constitue aussi la principale limite de cette résurrection.

Retrouver Gaston comme s’il n’était jamais parti

Delaf fait un choix immédiatement perceptible : Gaston n’est pas transporté dans les années 2020. Il retrouve la rédaction, Prunelle, Lebrac, Mademoiselle Jeanne, les contrats de M. De Mesmaeker, ses animaux et toutes ces petites catastrophes qui constituaient son quotidien.

C’était probablement la meilleure décision possible. Moderniser Gaston aurait nécessité de repenser entièrement son environnement et aurait risqué de transformer le personnage en curiosité nostalgique confrontée aux smartphones et aux réseaux sociaux. Ici, Le Retour de Lagaffe cherche plutôt à donner l’impression que de nouvelles planches oubliées auraient soudainement été retrouvées.

Cela permet de retrouver immédiatement le plaisir très particulier de la série, mais place aussi Delaf face à une comparaison permanente avec Franquin.

Un travail graphique assez stupéfiant

C’est évidemment le dessin qui frappe en premier. Delaf ne propose pas « son » interprétation de Gaston : il accomplit un véritable travail de reconstruction du dessin de Franquin. Dupuis souligne d’ailleurs l’analyse extrêmement minutieuse menée par l’auteur pour retrouver l’esprit graphique de la série.

Les attitudes, les visages, les mouvements et surtout cette incroyable élasticité corporelle caractéristique de Gaston sont reproduits avec une précision parfois bluffante. Il ne suffit pourtant pas de dessiner correctement sa coiffure ou son pull vert : tout l’univers doit fonctionner de la même manière. Prunelle doit pouvoir exploser de colère, Longtarin gesticuler, le chat devenir une masse de poils incontrôlable et Gaston s’affaisser dans son fauteuil sans que l’ensemble paraisse figé.

Delaf y parvient remarquablement. Il retrouve même cette abondance de petits détails qui pousse à parcourir les cases une seconde fois pour observer ce qui se passe derrière l’action principale.

Des gags qui retrouvent la mécanique de Franquin

Delaf assure également seul le scénario de ce tome. C’était sans doute encore plus difficile que l’imitation graphique, car Gaston repose sur une mécanique comique beaucoup plus subtile qu’elle n’en a l’air.

Les meilleurs gags fonctionnent parce que Gaston possède une logique parfaitement cohérente… pour lui. Ses inventions répondent généralement à un problème réel, ses initiatives partent rarement d’une mauvaise intention et ses catastrophes naissent précisément du décalage entre son imagination débordante et le fonctionnement normal d’une entreprise.

Le Retour de Lagaffe retrouve régulièrement cette mécanique. Tout n’est évidemment pas aussi mémorable que les grands classiques de Franquin et certaines chutes paraissent plus prévisibles, mais l’esprit du personnage est compris. Gaston n’est pas devenu un imbécile provoquant volontairement des catastrophes : il demeure cet inventeur génialement inadapté au monde du travail.

Un album qui devient progressivement plus construit

Le début peut se lire comme une succession très traditionnelle de gags, mais l’album prend progressivement davantage d’ampleur. Les dernières pages développent une petite continuité autour du journal et permettent à Delaf de dépasser la stricte succession de planches indépendantes.

Cette évolution est intéressante parce qu’elle donne finalement à Le Retour de Lagaffe sa petite personnalité. Dupuis décrit d’ailleurs un album dont les premiers gags tiennent généralement sur une page avant de laisser place à des séquences plus développées dans sa dernière partie.

On retrouve ainsi Gaston dans son fonctionnement historique tout en percevant la manière dont Delaf pourrait progressivement s’approprier davantage la narration.

Une fidélité qui devient aussi une limite

C’est là que se trouve le paradoxe de l’album. Delaf réussit tellement bien à reproduire Franquin que l’on finit forcément par se demander où se trouve Delaf.

Graphiquement, la performance est extraordinaire, mais elle repose sur l’effacement volontaire de son propre style. Narrativement, l’auteur cherche également à reproduire les mécanismes comiques et les préoccupations de la série historique. Cette démarche est parfaitement compréhensible pour une reprise aussi sensible, mais elle empêche parfois l’album de développer une identité réellement nouvelle.

Ce n’est donc pas un Gaston révolutionnaire — et il n’avait probablement aucune raison de l’être. C’est avant tout un album qui veut démontrer que le personnage peut encore exister sans bouleverser ce qui le définissait.

Une reprise forcément entourée de débats

Impossible enfin d’ignorer les circonstances de cette publication. Le retour de Gaston a fait l’objet d’un conflit entre Isabelle Franquin et Dupuis concernant la possibilité de poursuivre la série. Une décision arbitrale rendue en mai 2023 a finalement confirmé à l’éditeur le droit de publier de nouvelles aventures du personnage.

Ce contexte donne presque une responsabilité supplémentaire à l’album : il ne devait pas simplement être drôle, mais convaincre qu’une reprise pouvait respecter suffisamment profondément l’œuvre originale pour avoir une raison d’exister.

Sur ce terrain, Delaf réussit largement son pari. On peut continuer à préférer que Gaston reste exclusivement associé à Franquin tout en reconnaissant l’impressionnante maîtrise nécessaire pour parvenir à un résultat aussi proche de l’original.

En résumé

Le Retour de Lagaffe réussit une reprise que l’on pouvait facilement imaginer impossible. Delaf retrouve avec une précision impressionnante le dessin, les personnages et les mécaniques comiques de Franquin. Tous les gags ne possèdent pas la force des grandes heures de la série et cette fidélité extrême laisse encore peu de place à une personnalité nouvelle, mais Gaston reste étonnamment Gaston.

Plus qu’une réinvention, ce tome 22 est donc une véritable déclaration d’amour à l’œuvre de Franquin. Une reprise respectueuse, drôle et graphiquement remarquable, qui donne surtout envie de voir si ses auteurs oseront progressivement s’éloigner un peu du modèle.

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