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Faire vivre Lucky Luke sans trahir Morris : entretien avec Achdé

Interviews BD

Depuis 2002, Achdé fait vivre Lucky Luke sous son crayon, poursuivant l’œuvre de Morris tout en apportant progressivement sa propre sensibilité au célèbre cow-boy. Le dessinateur revient sur ses références, sa collaboration avec Jul, l’évolution du personnage et les difficultés que traverse aujourd’hui la bande dessinée. Avec, au passage, quelques confidences sur celui qui pourrait un jour lui succéder.

Vous dessinez Lucky Luke depuis plus de vingt ans. Y a-t-il encore aujourd’hui une partie du personnage que vous avez l’impression de ne pas avoir totalement apprivoisée ?

Il est toujours aussi difficile à dessiner de face. Morris a mis vingt ans pour le dessiner ainsi ! J’ai donc des excuses !

Concernant le personnage, ce sont surtout mes scénaristes qui m’offriront de nouvelles facettes de son caractère, de ses propres démons. J’avais déjà abordé la chose avec Kid Lucky, en jonglant avec son enfance dans de courtes aventures en prologue de chaque album. On sait donc pourquoi il chante toujours la même chanson, qui l’a élevé, pourquoi on le surnomme « le chanceux »… J’aimerais bien reprendre un peu ça, seul ou accompagné d’un scénariste, dans un album plus intimiste. Là, ça me surprendrait, c’est sûr !

Morris a fixé une grammaire graphique extrêmement forte. Quelle est la règle de Morris que vous refusez de transgresser… et celle que vous avez fini par vous autoriser à bousculer ?

Graphiquement, il est évident que je tente de rester fidèle à Morris. Il a tout fait ! Donc Lucky Luke ne changera pas de profil et continuera à sucer son brin de paille. Évidemment, j’ai dessiné certaines attitudes de mon cow-boy dans des situations inhabituelles, comme son mal de mer ou sa peur irrationnelle des criquets.

Je crois que c’est plutôt au niveau du découpage que j’innove parfois, car les lecteurs ont évolué eux aussi et sont plus à l’aise avec les cadrages variés, les ellipses et les changements de plans temporels. Je continue cependant le gaufrier quand je le peux, mais parfois, je m’échappe pour offrir des pages plus variées aux lecteurs, privilégiant l’effet graphique à la régularité du découpage.

Idem pour la couleur. Tout en restant fidèle à sa fameuse colorimétrie, petit à petit, mon coloriste modernise un peu certaines vignettes. Bref, pas de grandes révolutions.

Achdé, en toute simplicité

Parmi tous les albums de Lucky Luke dessinés par Morris, lesquels sont vos références, ceux qui vous ont le plus marqué ou influencé ?

La Diligence est un modèle. Imaginez : un road movie sur papier avec une diligence, quatre chevaux, un cocher, six passagers, Lucky Luke et Jolly Jumper, sans oublier des bandits, des Indiens et des restaurateurs ! Le tout, sans un plan identique.

Ma Dalton, pour le côté innovant. Créer la maman de bandits de BD, personne ne l’avait fait, et Morris, ici, est à son apogée graphiquement. Le plus drôle : La Guérison des Dalton.

Les plus « madeleine de Proust » : Contre Phil Defer, mon premier album, Jesse James et Le Juge, comme modèle sur la lâcheté des foules ! L’Ouest parfait ! Et puis un juge avec un ours et un duel au poker sur un ring de boxe, c’est remarquable !!!

Parmi tous les personnages créés par Morris, lequel vous donne encore le plus de fil à retordre graphiquement ? Et à l’inverse, lequel pourriez-vous presque dessiner les yeux fermés ?

Ça dépend des jours, si j’ai bien dormi, si j’ai des soucis, si je suis de bonne humeur… Rien de particulier, en fait. Ah, si ! Les canassons, c’est parfois laborieux encore, suivant les plans et l’action.

En revanche, je n’ai pas le talent de Morris pour recréer des caricatures mémorables, bien que j’en aie glissé quelques-unes dans mes albums en vingt-cinq ans !

Avec Jul au scénario, est-ce qu’il vous arrive de recevoir une scène et de vous dire : « Ça, je n’aurais jamais imaginé Lucky Luke dans cette situation » ? Jusqu’où ses idées peuvent-elles influencer votre manière de dessiner le personnage et son univers ?

Jul innove souvent dans ses sujets. Me demander de dessiner un building, l’intérieur de la statue de la Liberté ou une brasserie allemande est toujours une surprise. Mais après avoir râlé (je râle toujours), le défi m’amuse et je le surmonte. Dessiner Lucky Luke en train de vomir, je ne l’aurais jamais imaginé, tout comme un rodéo sur criquet. Toujours surprenant.

Maintenant, j’ai encore la liberté de trouver le bon découpage, la bonne attitude pour surprendre à mon tour mon scénariste. Mon but est de mettre en valeur son récit, en l’occurrence celui de Jul depuis dix ans !

Une histoire qui dure depuis 80 ans déjà !

Lucky Luke traverse les époques sans réellement vieillir. Mais votre propre regard, lui, a forcément changé en plus de vingt ans. Le Lucky Luke que vous dessinez aujourd’hui est-il exactement le même homme que celui que vous dessiniez à vos débuts ?

Dans ma tête, certainement : je crois qu’il a mûri, il est moins lisse qu’à mes débuts. Il a pris de l’épaisseur au gré de ses aventures. Il est resté proche de celui de Morris, mais il a rencontré de nouvelles populations, de nouveaux méchants, il a failli perdre Jolly Jumper. En gros, mon Lucky Luke a vieilli avec moi grâce à ses expériences.

C’est toujours bizarre d’expliquer aux gens qu’on entend la voix de nos personnages dans nos têtes, et sa voix a changé. Elle est plus mûre, plus John Wayne. À mes débuts, c’était la voix de James Stewart ! Pareil, je le vois marcher, s’animer, et je tente de retranscrire cela dans mes dessins.

Parfois, c’est le cinéma qui m’offre une autre perspective, une nouvelle idée, et le Lucky Luke que j’ai dans la tête s’en empare. Par exemple, dans le nouvel album, dans la première planche, quand Lucky Luke se retourne tout en chevauchant, c’est vraiment très cinéma actuel…

Vous connaissez désormais suffisamment Lucky Luke pour savoir ce qu’il accepterait ou non. Est-ce qu’il vous arrive, devant une scène ou un scénario, de penser : « Non, Lucky Luke ne ferait jamais ça » ?

Oh, bien sûr ! Ça a toujours été le problème avec tous mes nouveaux scénaristes. Sa personnalité est tout de même très cadrée. Au début, avec Jul, ce fut compliqué. Il allait trop loin dans la transposition Far West/monde actuel.

Il a de la bouteille aujourd’hui (et il a vieilli — rire). Il a bouffé du Goscinny et, à présent, il sait jusqu’où il peut aller avec le personnage tout en lui faisant vivre de nouvelles expériences et aventures. Bien que… je trouve que Jul le déshabille de plus en plus depuis plusieurs albums ! Ça m’inquiète !

Vous avez connu le monde de la bande dessinée avant et après avoir repris Lucky Luke. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du milieu de l’édition ? Est-il devenu plus difficile pour un auteur de trouver sa place et de faire durer une série ?

Ça n’a jamais été facile. Tout le talent du monde ne remplace pas le travail et la régularité. Bon, on ne va pas se mentir, la BD et le livre sont en crise. Il n’y a presque plus de vraie presse BD à part Spirou et Fluide.

Il y a quarante ans, quand j’ai débuté, c’était encore l’âge d’or. Ce n’était pas plus facile à l’époque (on était viré si on ne vendait pas ses 10 000 exemplaires !), mais il y avait plus d’opportunités, des collections comme « X » chez Futuro qui offraient leur chance aux jeunes auteurs, tout comme les « cartes blanches » dans Spirou. La BD, c’était quelque chose. On avait le choix, pour les auteurs comme pour les lecteurs. Il n’y avait pas autant de médias, d’écrans, mais beaucoup de possibilités de s’exprimer via la bande dessinée.

La crise est multifactorielle : aujourd’hui, il y a pléthore de maisons d’édition, en gros beaucoup trop. Le gâteau se réduit pour les auteurs, les lecteurs ne suivent plus avec une pareille production et ils se raréfient. Certains albums sont chers, comme les romans graphiques, le pouvoir d’achat ne suit plus, une nouvelle génération ne lit plus, le beau dessin se perd, la BD s’intellectualise un peu trop, l’humour en gag n’est plus à la mode, la BD populaire est devenue vulgaire pour les critiques parisiens… Sans être pessimiste, ça sent un peu le sapin tout ça.

Aujourd’hui, sans médiatisation ou gros coup de pouce de la chance, c’est devenu compliqué de percer dans ce métier. Surtout qu’avec une inflation de titres, la visibilité d’une nouveauté se réduit dans les librairies à quelques jours. Mais rien n’est perdu. On trouvera encore de beaux récits qui auront du succès et des dessins sympas et travaillés qui retiendront l’œil des lecteurs.

Reprendre un personnage aussi populaire que Lucky Luke, c’est aussi hériter de lecteurs qui ont grandi avec lui et qui ont parfois une idée très précise de ce qu’il doit être. Ressentez-vous encore cette pression aujourd’hui ? Et avec le temps, votre rapport avec les lecteurs a-t-il changé ?

Honnêtement, si je faisais sous moi sur les deux premiers albums, ce serait mentir que de dire que c’est encore vrai aujourd’hui. Je dessine Lucky Luke depuis 2002, bientôt vingt-cinq ans ! Un enfant de huit ans à l’époque en a à présent trente-deux. Il est parfois père. Ils n’ont connu que moi.

Les autres ont souvent mon âge ou un peu plus et, comme eux, j’ai connu les Lucky Luke des années 60, les albums « Total », ses aventures dans Spirou puis Pilote. Nous sommes souvent sur la même longueur d’onde entre générations. Alors, je suis moins stressé à présent, il serait temps !

Mes rencontres avec mes lecteurs sont toujours heureuses, en France comme à l’étranger. J’ai beaucoup de chance, ils restent de grands enfants, enthousiastes, passionnés, avec toujours une anecdote à me raconter. Ils transmettent souvent cette passion à leurs enfants. Ils sont formidables. Oui, j’ai vraiment beaucoup de chance. Mais ils sont aussi le reflet du temps qui passe.

Une fois, en dédicace, j’ai eu devant moi une jeune femme avec sa petite fille de six ans. En me regardant tout en souriant, elle m’a dit : « C’est grâce à vous que j’ai appris à lire. » J’étais très touché, mais… là, j’ai compris qu’on ne m’appellerait plus jamais jeune homme !!!

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Un jour, quelqu’un dessinera probablement Lucky Luke après Achdé. Quelle liberté aimeriez-vous que ce futur dessinateur s’autorise avec le personnage… et quelle erreur voudriez-vous lui éviter ?

Vous voulez m’enterrer, vous !

Que conseiller à mon successeur ? Qu’il ne cherche pas à révolutionner trop vite la série, tant graphiquement que scénaristiquement. Qu’il travaille toujours son dessin, qu’il se questionne sur le travail de Morris et d’Achdé. On n’est jamais arrivé dans ce métier. Les lecteurs vous le rappellent à chaque album. J’ai eu la chance de connaître et de travailler avec Morris ; mon successeur n’aura pas cette chance.

Primo, il devra être lecteur de la série depuis son enfance. Sans ce petit semblant d’âme d’enfant, c’est râpé. On l’a vu avec certaines reprises catastrophiques par des dessinateurs qui ne lisaient pas la série qu’ils reprenaient (je ne citerai pas de noms).

Ensuite, techniquement, il devra chercher, se documenter dans les westerns, l’histoire de l’Ouest, s’immerger dans l’histoire de la série, de Morris à Achdé, puis copier, travailler son dessin et, peu à peu, il ne doutera plus et il apportera sa patte. Sans ça, il se plantera. Je lui conseille donc de rester humble devant ce monument du 9e art, comme je le fais tous les jours.

J’en suis sûr, ce nouveau parrain du « Poor Lonesome Cowboy » s’appropriera peu à peu cet univers, y plongera avec délectation et développera de nouvelles choses avec le personnage pour surprendre encore et toujours les lecteurs. Je verrais bien Yoann dans ce rôle, je lui ai d’ailleurs dit !

Sinon, on envisage déjà le prochain Lucky Luke avec Jul, alors tout ça, c’est pas pour demain !!!

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