Auteur, éditeur (Àlamo Edition) et enseignant, Daniel Galvez développe une vision transversale de la bande dessinée, nourrie autant par la création que par l’accompagnement et la transmission. Entre regard éditorial, pratique artistique et contact direct avec les nouvelles générations, il interroge les mutations du secteur tout en défendant la BD comme un média à la fois exigeant et profondément accessible.
Vous êtes à la fois auteur, éditeur et enseignant. Est-ce que ces différentes casquettes influencent votre manière d’aborder un projet de bande dessinée ?
Oui, clairement, et de manière très positive. Cette triple casquette me permet d’avoir une vision globale du marché, mais aussi une compréhension fine des problématiques que rencontrent les auteurs tout au long de la création d’une bande dessinée ou d’un album illustré. L’enseignement m’apporte à la fois rigueur et bienveillance, tandis que le contact constant avec les nouvelles générations me permet de rester connecté aux tendances émergentes, de façon naturelle et organique.
En tant qu’éditeur, qu’est-ce qui attire votre attention aujourd’hui dans un projet BD ?
Le premier contact est essentiel. La qualité du trait et des couleurs joue un rôle déterminant, car elle capte immédiatement le regard. Mais au-delà de l’aspect visuel, le fond reste primordial : le propos, l’histoire, l’émotion transmise. Un bon projet repose sur un équilibre entre une forme forte et un contenu qui a quelque chose à dire.

Et à l’inverse, qu’est-ce qui peut vous faire passer à côté d’un projet, même s’il est bien réalisé ?
Les sujets trop personnels ou difficiles peuvent parfois me freiner. Non pas par manque d’intérêt, mais parce que je sais que je ne serais pas en mesure de les défendre pleinement en tant qu’éditeur. Cela dépend néanmoins beaucoup de la manière dont ces thèmes sont traités et mis en récit.
Avez-vous le sentiment que les attentes du monde de l’édition ont évolué ces dernières années ?
Je pense que ce sont surtout les attentes des lecteurs qui ont évolué. En revanche, du côté des grandes maisons d’édition, souvent intégrées à de grands groupes, on observe parfois une forme de standardisation, avec une production très importante. Cette multiplication des titres se fait parfois au détriment de la qualité, que ce soit sur le plan narratif, graphique ou même dans le façonnage. Le fait que les libraires soient submergés de nouveautés chaque mois montre bien que le marché ne peut pas absorber un tel volume. Cela dit, il continue heureusement d’y avoir de véritables œuvres marquantes qui émergent.
Pour finir, je dirais que le rapport entre l’éditeur et l’auteur n’est pas toujours le plus équilibré. Je comprends les contraintes et les nombreux intermédiaires auxquels l’éditeur doit faire face, mais le statut de l’auteur, tant dans sa relation avec l’éditeur que dans sa place au sein de notre société, notamment sur le plan législatif, mérite encore d’évoluer de manière plus juste et plus positive.
Aujourd’hui, est-ce qu’un auteur doit déjà penser son projet en termes éditoriaux, ou peut-il encore se permettre une approche plus instinctive ?
C’est une question complexe. Aujourd’hui, les professionnels sont souvent amenés à être polyvalents. L’idéal me semble être un équilibre entre les deux : conserver une approche instinctive et artistique tout en ayant une conscience éditoriale. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est probablement la voie la plus pertinente.
Comment est née la série Les Guerres Légumières, et qu’aviez-vous envie d’explorer à travers cet univers ?
L’idée vient à l’origine de l’imaginaire de Berko, avec cette envie forte de raconter une histoire qui s’impose presque d’elle-même. Le projet s’est ensuite construit à travers une synergie entre scénariste et dessinateur, avant de prendre pleinement vie dans la rencontre avec les lecteurs. L’univers permet d’aborder de nombreux thèmes en filigrane : la guerre, des enjeux de société, le féminisme ou encore l’alimentation. Ce sont des sujets sous-jacents, mais bien présents.

Votre regard d’éditeur influence-t-il votre manière d’écrire ou de construire vos propres projets ?
Oui, inévitablement. Cela influe autant sur la structure du récit que sur des aspects plus techniques comme le façonnage ou le rythme. Cela me pousse aussi à anticiper le développement d’une série sur plusieurs tomes lorsque les sujets le nécessitent. J’essaie de trouver un équilibre entre ma vision artistique et mon regard d’éditeur, afin de construire des projets cohérents sur le long terme.
Entre édition classique, réseaux sociaux et nouvelles formes de diffusion, comment voyez-vous évoluer la place de l’éditeur aujourd’hui ?
La place de l’éditeur évolue vers une proximité accrue avec son lectorat. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de publier, mais aussi de créer du lien. On se dirige vers une forme d’hybridation entre édition traditionnelle et présence active sur les réseaux sociaux, avec un rapport plus direct et plus vivant avec le public.
En tant qu’enseignant, qu’est-ce qui vous frappe le plus chez les jeunes auteurs que vous accompagnez aujourd’hui ?
La richesse de leur regard sur le monde. Les nouvelles générations apportent une diversité de points de vue et une sensibilité très forte aux enjeux contemporains. Elles auront, selon moi, une responsabilité majeure dans l’évolution de la production artistique, probablement plus importante que jamais dans l’histoire.
Qu’est-ce qui vous semble, aujourd’hui le plus sous-estimé dans le monde de la bande dessinée ?
Sa puissance de communication. La bande dessinée est une forme d’expression unique, à la croisée du cinéma et de la littérature. C’est un objet que l’on possède, que l’on partage, que l’on transmet. Elle crée un lien entre les générations. L’art séquentiel, de manière générale, représente selon moi une fusion idéale entre œuvre artistique exigeante et média populaire accessible.



