Corto Maltese, la cour secrète des arcanes
Voix VF : Richard Berry, Patrick Bouchitey, Marie Trintignant
Production / distribution : Ellipsanime, Home Made Movies, France 2 Cinéma, RAI Fiction, Pomalux / Gebeka Films
Durée : 1 h 32
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 25 septembre 2002
En 2002, Pascal Morelli porte pour la première fois Corto Maltese dans un long métrage d’animation destiné au cinéma avec La Cour secrète des arcanes. Le film adapte Corto Maltese en Sibérie, vaste aventure d’Hugo Pratt située au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre Chine, Mandchourie et Sibérie. Richard Berry prête sa voix à Corto, Patrick Bouchitey à Raspoutine, tandis que Marie Trintignant et Barbara Schulz complètent la distribution. Le projet est l’aboutissement d’environ cinq années de travail.
Adapter Pratt sans simplement faire bouger ses dessins
Adapter Corto Maltese représente un problème très différent de celui posé par Astérix ou Tintin. Chez Hugo Pratt, le mouvement n’est pas nécessairement l’essentiel. Son dessin peut être dépouillé, ses personnages rester silencieux et une grande partie de l’atmosphère naît justement de ce qui n’est pas montré.
Pascal Morelli fait donc un choix assez intelligent : il ne cherche pas à transformer Corto en dessin animé d’action. L’animation demeure mesurée, parfois presque contemplative. Les personnages bougent sans agitation permanente et le film accepte les silences, les regards et les temps morts.
Cela peut donner une impression de lenteur, mais cette lenteur appartient aussi à Corto. Le film comprend qu’animer Hugo Pratt ne signifie pas forcément accélérer Hugo Pratt.
Une aventure dense qui demande de l’attention
Corto Maltese en Sibérie n’était certainement pas l’aventure la plus simple à choisir pour un premier long métrage. L’intrigue entraîne Corto et Raspoutine dans le chaos politique de 1919, autour de trains blindés transportant notamment l’or du gouvernement contre-révolutionnaire, avec sociétés secrètes chinoises, militaires, révolutionnaires et aventuriers poursuivant chacun leurs propres intérêts.
Le film ne cherche pas énormément à simplifier cet univers. C’est une qualité parce qu’il respecte l’intelligence de l’œuvre originale, mais aussi sa principale difficulté. Les noms, les factions et les enjeux politiques s’accumulent rapidement.
Le spectateur qui découvre Corto peut donc parfois avoir l’impression d’être monté dans un train déjà en marche. Le récit possède une richesse assez rare pour un film d’animation, mais il aurait gagné à rendre certains enjeux plus immédiatement lisibles.
Corto Maltese reste heureusement Corto Maltese
Richard Berry constitue un choix particulièrement intéressant. Son Corto ne cherche jamais à devenir un héros démonstratif. Il conserve cette nonchalance, cette ironie et surtout cette étrange manière de traverser l’Histoire sans sembler vouloir lui appartenir.
Corto n’est ni complètement cynique, ni véritablement idéaliste. Il peut s’engager pour quelqu’un puis reprendre sa route, observer les ambitions politiques des autres avec distance et se retrouver au milieu d’un conflit sans donner l’impression de vouloir sauver le monde.
Cette ambiguïté est essentielle. Un Corto transformé en aventurier classique aurait probablement condamné l’adaptation. Richard Berry lui conserve heureusement quelque chose d’insaisissable.
Raspoutine, parfait contrepoint
Patrick Bouchitey trouve également un excellent équilibre avec Raspoutine. Là où Corto observe, Raspoutine réagit. Là où l’un semble constamment garder une certaine distance, l’autre peut devenir violent, excessif ou imprévisible.
Leur relation reste l’un des grands plaisirs du film. Ils peuvent se provoquer, se menacer et sembler parfois incapables de se supporter tout en continuant leur route ensemble.
Le choix des deux comédiens n’était d’ailleurs pas anodin : Morelli expliquait rechercher chez Corto le charme, la nonchalance et l’ironie, tandis que Bouchitey avait été choisi pour la capacité de Raspoutine à passer d’un registre à l’autre.
Le film fonctionne souvent le mieux lorsqu’il laisse simplement ces deux personnages exister côte à côte.
Une animation imparfaite, mais une véritable atmosphère
Visuellement, La Cour secrète des arcanes ne possède évidemment pas la fluidité des grandes productions américaines ou japonaises de son époque. Certaines animations sont raides et les personnages semblent parfois davantage glisser d’une pose à une autre que véritablement habiter leur mouvement.
Mais juger uniquement le film sur ce terrain serait passer à côté de sa principale réussite.
Les couleurs, les ombres, les paysages enneigés, les trains blindés et les intérieurs créent une ambiance immédiatement identifiable. Le rouge, le noir et les tonalités plus froides accompagnent parfaitement ce monde où l’aventure côtoie constamment la guerre, la politique et le rêve.
La musique de Franco Piersanti renforce encore cette dimension.
Le résultat n’imite pas parfaitement les planches de Pratt, mais il en retrouve souvent quelque chose de plus important : leur parfum d’ailleurs.
Un film d’animation qui ne cherche pas vraiment les enfants
C’est aussi ce qui rend le film assez singulier dans le paysage de l’animation française du début des années 2000. Ellipse Animation le présente d’ailleurs comme une production destinée aux adolescents et aux adultes.
Pas de personnage comique ajouté pour les enfants, pas de chansons destinées à dynamiser artificiellement le récit, pas de simplification radicale des enjeux historiques. La Cour secrète des arcanes assume que Corto Maltese n’est pas nécessairement une œuvre jeunesse.
Cette fidélité a probablement limité son accessibilité, mais elle donne aujourd’hui au film une personnalité assez précieuse. Il ressemble beaucoup moins à un produit de son époque que nombre de films d’animation contemporains.
Une adaptation qui demande d’accepter son rythme
Le principal obstacle reste donc son rythme. Même en seulement 1 h 32, le film peut paraître long parce qu’il refuse souvent les accélérations auxquelles le cinéma d’aventure nous a habitués. Sa fidélité à l’atmosphère de Pratt devient parfois une faiblesse cinématographique.
Mais accélérer constamment l’ensemble aurait probablement détruit ce qu’il cherche justement à préserver.
C’est tout le paradoxe de cette adaptation : ses défauts proviennent parfois directement de ses qualités. Elle respecte suffisamment Corto pour accepter de ne pas devenir un spectacle conventionnel.
En résumé
Corto Maltese, la cour secrète des arcanes n’est pas une adaptation parfaite. Son récit particulièrement dense peut perdre le spectateur, son animation accuse certaines limites et son rythme contemplatif demande d’entrer volontairement dans le voyage.
Mais Pascal Morelli réussit l’essentiel : Corto reste Corto. Richard Berry et Patrick Bouchitey forment un excellent duo, l’univers visuel possède une vraie personnalité et le film préfère préserver la mélancolie, l’ambiguïté et le goût de l’aventure d’Hugo Pratt plutôt que de transformer son héros en personnage d’animation conventionnel.
Une adaptation exigeante et imparfaite, mais suffisamment respectueuse de Pratt pour conserver ce qui compte le plus : le mystère.
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