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Le Juge

Couverture de Le Juge

Lucky Luke — Tome 13

Le Juge

René Goscinny et Morris

Éditeur : Dupuis

Sortie originale : 1 janvier 1959

5/5

Publié en 1959, Le Juge confronte Lucky Luke à Roy Bean, un saloonnier autoproclamé représentant de « la loi à l’ouest du Pecos ». Inspiré d’un personnage historique, cet arbitre corrompu devient sous la plume de René Goscinny une formidable figure comique. Drôle, rythmé et remarquablement construit, l’album compte parmi les premiers grands classiques de la série.

Roy Bean, un personnage exceptionnel

Roy Bean règne sur Langtry depuis son saloon, où il cumule les fonctions de juge, commerçant et organisateur de paris. Il adapte la loi à ses intérêts, invente les délits et prononce ses verdicts avant même d’avoir entendu les accusés.

Sa mauvaise foi pourrait le rendre uniquement détestable, mais Goscinny lui donne une personnalité suffisamment excessive pour le rendre fascinant. Bean croit sincèrement incarner la justice, alors même qu’il en détourne continuellement les principes.

Son rapport au pouvoir nourrit les meilleurs gags de l’album. Chaque procès devient un spectacle dont il contrôle les règles, les enjeux financiers et la conclusion.

Une satire brillante de la justice

L’album montre une justice réduite à ses signes extérieurs. Roy Bean possède un code civil, une estrade et quelques formules juridiques, mais ne respecte aucune véritable procédure.

Goscinny exploite parfaitement le contraste entre la solennité du juge et l’absurdité de ses décisions. Les habitants acceptent ce système parce qu’il constitue la seule autorité disponible, tout en pariant joyeusement sur le résultat des procès.

La satire reste légère, mais elle touche juste : une institution ne devient pas légitime simplement parce qu’un homme en imite les apparences. Le scénario rappelle aussi que la loi dépend de ceux qui disposent réellement du pouvoir de la faire appliquer.

Lucky Luke momentanément dépassé

Arrêté dès son arrivée, Lucky Luke découvre un adversaire qu’il ne peut pas simplement désarmer. Roy Bean se présente comme un juge officiel et utilise la communauté pour donner une apparence légale à ses décisions.

Le héros se retrouve donc dans une position inhabituelle. Il doit composer avec les règles arbitraires de Bean tout en empêchant un concurrent encore plus dangereux de prendre sa place.

Cette situation rend Lucky Luke moins dominateur que dans Les Cousins Dalton. Il intervient pour rétablir un équilibre plutôt que pour imposer directement sa propre conception de la justice, ce qui donne davantage de tension à l’histoire.

Deux imposteurs pour une même ville

L’arrivée d’un second juge autoproclamé enrichit intelligemment le scénario. Au lieu d’opposer simplement Lucky Luke à Roy Bean, Goscinny confronte deux hommes qui revendiquent la même autorité sans posséder davantage de légitimité.

Leur rivalité transforme Langtry en terrain de bataille judiciaire. Chacun organise ses procès, distribue ses condamnations et tente de convaincre les habitants qu’il représente la véritable loi.

Cette symétrie permet également de nuancer Roy Bean. Face à un adversaire encore plus brutal, le juge apparaît presque fréquentable, sans que ses escroqueries soient pour autant excusées.

Un humour parfaitement maîtrisé

Les gags naissent constamment des personnages et de la situation. Le code de lois périmé, les paris organisés pendant les audiences, l’ours Joe et l’admiration de Bean pour la comédienne Lillie Langtry forment un ensemble particulièrement cohérent.

Goscinny évite l’impression de répétition en faisant évoluer les rapports de force. Les procès absurdes du début préparent progressivement une véritable lutte pour le contrôle de la ville.

Jacinto apporte également un contrepoint comique efficace. Certaines plaisanteries reposent sur une représentation aujourd’hui datée du personnage mexicain, mais celui-ci se révèle plus lucide et débrouillard que la plupart des habitants.

Morris donne vie à Langtry

Le dessin de Morris atteint ici une remarquable efficacité. Le saloon de Roy Bean devient à la fois un tribunal, un commerce et une scène de théâtre, ce qui permet de varier les compositions sans multiplier les décors.

Roy Bean possède une silhouette massive et un visage expressif qui rendent ses changements d’humeur immédiatement lisibles. Son ours Joe produit un excellent contraste entre la menace physique et le comique de situation.

Les scènes d’action conservent toute leur fluidité, mais Morris excelle surtout dans les regards, les silences et les réactions de la foule. Le dessin sert pleinement les dialogues de Goscinny.

En résumé

Le Juge réunit tout ce qui fera la réussite des meilleurs Lucky Luke : un personnage historique transformé en formidable caricature, une satire accessible, des seconds rôles savoureux et une intrigue capable de renouveler constamment ses situations. Quelques représentations ont vieilli, mais elles n’empêchent pas Roy Bean de rester l’un des personnages les plus réussis de la série. Un classique drôle, intelligent et parfaitement rythmé.

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