Tintin et le Lac aux requins
Voix VF : Jacques Careuil, Claude Bertrand, Henri Virlogeux, Micheline Dax
Production / distribution : Belvision, Dargaud Films / Les Artistes Associés
Durée : 1 h 21
Adaptation : Jeunesse
Sortie : 13 décembre 1972
Trois ans après Tintin et le Temple du Soleil, Tintin revient au cinéma avec une particularité de taille : Tintin et le Lac aux requins n’adapte aucun album d’Hergé. Greg imagine spécialement pour le film une histoire originale réunissant une grande partie des personnages emblématiques de la série autour d’une nouvelle invention du professeur Tournesol.
Sur le papier, tous les ingrédients sont réunis : retour en Syldavie, espionnage, trafic d’œuvres d’art, base secrète, Rastapopoulos et même une invention étonnamment visionnaire. Le résultat est agréable et rythmé, mais révèle aussi les limites de l’exercice. À force de vouloir ressembler à Tintin, le film assemble beaucoup de recettes connues sans retrouver toute la finesse narrative d’Hergé.
Une véritable aventure originale créée pour le cinéma
Contrairement à Tintin et le Temple du Soleil, le film n’a pas à condenser une histoire préexistante.
Greg peut donc construire son scénario directement pour le cinéma.
Tintin et Haddock rejoignent le professeur Tournesol en Syldavie. Celui-ci travaille sur une machine extraordinaire capable d’analyser des objets et de les reproduire. Une invention qui intéresse rapidement un mystérieux criminel surnommé le Grand Requin, à la tête d’un important trafic d’œuvres d’art.
Enlèvements, poursuites, espionnage et installations secrètes s’enchaînent alors avec une efficacité certaine.
Le scénario ne manque pratiquement jamais de rythme et retrouve immédiatement les mécanismes d’une aventure de Tintin. Mais cette fidélité constitue également sa première faiblesse : Greg connaît tellement bien les ingrédients de la série qu’il semble parfois les cocher les uns après les autres.
Greg maîtrise Tintin… peut-être même un peu trop
Une invention révolutionnaire de Tournesol, la Syldavie, la Bordurie, une organisation criminelle, une base secrète, Rastapopoulos, les Dupondt, Haddock et même la Castafiore : Le Lac aux requins ressemble parfois à une compilation de tout ce qui fait Tintin.
Cela rend l’aventure immédiatement familière.
Haddock s’emporte, Tournesol reste absorbé par ses recherches, les Dupondt accumulent les maladresses et Tintin conserve son mélange habituel de courage, de curiosité et d’intelligence.
Greg maîtrise parfaitement les rapports entre les personnages et l’ensemble ne donne jamais l’impression d’une imitation complètement étrangère à l’univers d’Hergé.
Mais il manque cette capacité qu’avait Hergé à détourner progressivement ses propres recettes.
Les personnages remplissent essentiellement la fonction que le spectateur attend d’eux et les surprises restent limitées. Le scénario fonctionne comme un Tintin sans parvenir à retrouver la richesse des meilleurs Tintin.
Le retour en Syldavie fonctionne toujours aussi bien
Choisir la Syldavie comme cadre de l’histoire constitue en revanche une excellente idée.
Le pays imaginaire découvert dans Le Sceptre d’Ottokar et retrouvé dans les aventures lunaires appartient déjà pleinement à l’univers de Tintin. Il permet donc à Greg d’inventer une nouvelle intrigue sans donner l’impression de créer artificiellement tout un environnement autour des personnages.
Le lac, les montagnes et surtout les installations dissimulées sous l’eau donnent néanmoins une nouvelle identité au pays.
Cette dimension aquatique permet au film de se rapprocher ponctuellement du cinéma d’espionnage, avec plongeurs, passages secrets, engins sous-marins et repaire clandestin.
Le lac n’est donc pas simplement un décor annoncé dans le titre : il devient progressivement le véritable terrain de jeu du film.
Une invention étonnamment visionnaire
L’idée la plus intéressante du scénario vient finalement du professeur Tournesol.
Sa machine peut analyser un objet avant d’en fabriquer une reproduction. Vue aujourd’hui, l’invention évoque inévitablement l’association d’un scanner et d’une imprimante 3D, plusieurs décennies avant la démocratisation de ces technologies.
Greg relie intelligemment cette découverte au trafic d’œuvres d’art.
Une machine capable de reproduire des objets permet naturellement de fabriquer des faux presque impossibles à distinguer des originaux. Le film touche ainsi à des questions d’authenticité et de valeur artistique étonnamment modernes.
On peut même y voir un écho involontairement précurseur de thèmes qui apparaîtront ensuite dans Tintin et l’Alph-Art, autour des faux et du marché de l’art.
Mais le scénario ne va malheureusement pas très loin dans cette direction.
Une telle invention pourrait avoir des conséquences extraordinaires. Elle sert essentiellement ici de moteur à une nouvelle entreprise criminelle.
L’idée est finalement beaucoup plus ambitieuse que son exploitation.
Tintin reste parfaitement reconnaissable
Tintin lui-même ne réserve aucune véritable surprise.
Et ce n’est pas nécessairement un défaut.
Le reporter conserve sa capacité à comprendre rapidement une situation, à intervenir lorsqu’une injustice est commise et à prendre des risques sans jamais réellement se considérer comme un héros.
Greg évite de transformer Tintin en personnage d’action spectaculaire.
Il enquête, observe et réfléchit. Cette fidélité est importante puisque l’histoire qui l’entoure possède déjà plusieurs éléments beaucoup plus proches du dessin animé traditionnel.
Sa relation avec Niko et Nouchka permet également de révéler sa bienveillance naturelle.
Tintin n’évolue pas vraiment au cours du film, mais le personnage reste suffisamment fidèle à lui-même pour que l’on accepte immédiatement cette nouvelle aventure.
Niko et Nouchka apportent un peu de fraîcheur
Les deux jeunes Syldaves constituent les principales créations du film.
Niko et Nouchka permettent évidemment de s’adresser plus directement au jeune public, mais ils ne sont heureusement pas réduits à deux enfants attendant constamment d’être sauvés par Tintin.
Ils participent à l’action, comprennent certaines situations et prennent eux-mêmes des initiatives.
Leur présence renouvelle légèrement une galerie de personnages particulièrement familière.
Ils restent néanmoins assez simples et leur fonction dans le récit est immédiatement identifiable. On sent parfois derrière eux la volonté de disposer de personnages auxquels les jeunes spectateurs pourront plus facilement s’identifier.
Mais dans une aventure qui repose énormément sur des figures déjà connues, leur présence apporte une fraîcheur bienvenue.
Haddock et les Dupondt assurent le spectacle comique
Greg connaît également parfaitement les deux grandes machines comiques de la série.
Le capitaine Haddock retrouve ses colères, son impatience et son extraordinaire capacité à transformer une situation parfaitement normale en catastrophe.
Claude Bertrand apporte toujours énormément au personnage. Sa voix donne immédiatement toute son ampleur aux emportements du capitaine.
Les Dupondt occupent de leur côté leur fonction traditionnelle : arriver avec une confiance absolue dans leurs capacités avant de provoquer exactement l’inverse de ce qu’ils souhaitaient accomplir.
Cela fonctionne.
Mais c’est également révélateur des limites du film.
Haddock est drôle parce qu’Haddock doit être drôle. Les Dupondt sont maladroits parce que les Dupondt doivent être maladroits. Chaque personnage semble parfois reproduire son numéro habituel.
Le plaisir de les retrouver est réel, mais l’aventure ne leur apporte pratiquement rien de nouveau.
Rastapopoulos devient très caricatural
Le mystérieux Grand Requin se révèle être Rastapopoulos.
Son retour offre immédiatement au film un adversaire connu, mais le personnage abandonne une grande partie de la subtilité dont il avait pu faire preuve dans les albums.
Le Rastapopoulos du Lotus bleu pouvait agir dans l’ombre et conserver longtemps les apparences. Celui du Lac aux requins ressemble beaucoup davantage à un grand méchant de dessin animé.
Organisation criminelle, hommes de main, machines, pièges et gigantesque repaire secret : tout est là.
Cette évolution correspond évidemment au ton recherché par le film.
Mais Rastapopoulos devient tellement ouvertement caricatural qu’il perd une partie de sa dangerosité. Il amuse régulièrement davantage qu’il n’inquiète et son organisation semble parfois inutilement compliquée.
Le personnage fonctionne comme adversaire.
Il est beaucoup moins intéressant comme personnage.
Une galerie de personnages presque trop généreuse
Le film semble vouloir profiter de son statut d’aventure cinématographique pour réunir pratiquement toute la famille Tintin.
Tintin, Milou, Haddock, Tournesol, les Dupondt, la Castafiore et Rastapopoulos répondent présents.
Pour le spectateur, cette accumulation procure évidemment un plaisir immédiat.
Mais tous ne sont pas indispensables.
Certains personnages donnent parfois l’impression d’apparaître parce qu’un film de Tintin se doit de les montrer plutôt que parce que le scénario avait réellement besoin d’eux.
Cette générosité renforce encore l’impression de voir une sorte de concentré de la série.
Le Lac aux requins veut offrir au public tout ce qu’il aime chez Tintin.
Au risque de ne jamais véritablement sortir des sentiers battus.
Une animation qui montre désormais sérieusement son âge
Techniquement, Tintin et le Lac aux requins accuse évidemment ses années.
L’animation reste lisible, les personnages immédiatement reconnaissables et l’esthétique générale suffisamment proche du dessin d’Hergé pour préserver l’identité de la série.
Mais les mouvements sont souvent rigides, les expressions assez limitées et certains décors manquent clairement de détails.
Comparé à Tintin et le Temple du Soleil, le constat reste assez similaire : Belvision respecte correctement l’apparence de l’univers sans parvenir à lui donner une véritable ampleur cinématographique.
Certaines séquences aquatiques permettent heureusement de varier davantage les situations et la base secrète possède suffisamment de personnalité pour marquer les esprits.
Le film reste agréable à regarder.
Il est simplement beaucoup plus efficace narrativement qu’impressionnant visuellement.
Du film à l’album
L’histoire connaît une destinée assez inhabituelle puisqu’après avoir été créée pour le cinéma, elle devient elle-même un album.
Publié en 1973, Tintin et le Lac aux requins reprend principalement des images issues du dessin animé auxquelles sont ajoutés des récitatifs et des bulles de dialogue.
Il ne s’agit donc pas d’un album canonique des Aventures de Tintin dessiné par Hergé, mais bien de l’adaptation papier du film de Raymond Leblanc.
Et cette transformation permet paradoxalement de mieux mesurer les qualités de la version cinématographique.
Les cadrages ont été pensés pour l’écran. Les personnages sont conçus pour bouger et le montage crée une grande partie du rythme. Une fois ces images immobilisées et disposées dans des cases, leurs limites graphiques deviennent beaucoup plus évidentes.
Les expressions manquent de finesse, les compositions paraissent parfois figées et l’ajout des bulles ne retrouve évidemment pas la fluidité des planches conçues directement par Hergé.
Le film demeure donc clairement la forme naturelle du Lac aux requins.
Une aventure à part dans l’histoire de Tintin
C’est finalement ce statut qui rend encore aujourd’hui le film intéressant.
Tintin et le Lac aux requins n’est ni l’adaptation d’un album existant, ni une aventure canonique d’Hergé. C’est une histoire parallèle conçue pour le cinéma avant de connaître ensuite une seconde vie en librairie.
Cette position lui donne une liberté que le film n’exploite malheureusement pas complètement.
Greg aurait pu profiter de l’occasion pour emmener les personnages beaucoup plus loin. Il choisit au contraire de rester très proche des recettes établies.
Le résultat est donc immédiatement reconnaissable, efficace et sympathique.
Mais rarement surprenant.
En résumé
Tintin et le Lac aux requins possède un statut suffisamment unique pour rester une curiosité importante de l’univers d’Hergé. Greg connaît parfaitement les personnages et construit une aventure rythmée, accessible et fidèle à l’esprit général de la série. Le retour en Syldavie fonctionne, Niko et Nouchka apportent un peu de nouveauté et l’invention de Tournesol apparaît même étonnamment visionnaire lorsqu’on la regarde aujourd’hui.
Mais le film souffre précisément de sa volonté de réunir toutes les recettes de Tintin. Les personnages restent enfermés dans leurs fonctions habituelles, Rastapopoulos devient un méchant très caricatural et l’intrigue assemble davantage des éléments connus qu’elle ne propose une véritable nouvelle direction. L’animation, correcte et fidèle graphiquement, accuse également sérieusement son âge.
Le passage en album l’année suivante confirmera d’ailleurs que cette aventure fonctionne beaucoup mieux dans son format d’origine : les images conçues pour être animées perdent énormément de leur énergie lorsqu’elles deviennent des cases.
Une aventure sympathique et efficace, avec quelques très bonnes idées, mais davantage comparable à un produit dérivé particulièrement soigné qu’aux grandes aventures imaginées directement par Hergé.
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