Tintin et les Oranges bleues
Avec : Jean-Pierre Talbot, Jean Bouise, Félix Fernández, Jenny Orléans
Production / distribution : Alliance de Production Cinématographique, Procusa / Les Artistes Associés
Durée : 1 h 40
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 18 décembre 1964
Trois ans après Tintin et le Mystère de la Toison d’or, Jean-Pierre Talbot retrouve la houppette du célèbre reporter pour une deuxième aventure en prises de vues réelles. Cette fois, Tintin et Haddock quittent Moulinsart pour l’Espagne, sur les traces d’une découverte scientifique susceptible de permettre la culture de fruits dans les régions les plus arides.
Une nouvelle aventure créée directement pour le cinéma
Comme Tintin et le Mystère de la Toison d’or, Les Oranges bleues n’adapte aucun album d’Hergé. L’histoire est spécialement conçue pour le cinéma et débute lorsque le professeur Tournesol lance à la télévision un appel aux scientifiques du monde entier afin de trouver des solutions permettant de cultiver les régions désertiques. Le professeur Zalamea lui répond en lui envoyant une étonnante orange bleue, résultat de recherches susceptibles de bouleverser l’agriculture.
La découverte attire évidemment rapidement les convoitises et l’affaire conduit Tintin et Haddock jusqu’en Espagne. L’idée possède quelque chose de très proche des grandes aventures scientifiques d’Hergé : une découverte extraordinaire devient le point de départ d’une intrigue mêlant enlèvements, poursuites et complot. Sur le papier, tous les ingrédients sont réunis pour retrouver l’esprit de L’Affaire Tournesol ou des aventures lunaires. Le résultat sera malheureusement beaucoup moins maîtrisé.
Une orange bleue pour lutter contre la faim
Le concept central reste probablement l’élément le plus intéressant du film. Créer des fruits capables de pousser sur des terres particulièrement arides pourrait contribuer à lutter contre la faim, donnant aux recherches de Tournesol et Zalamea un objectif autrement plus important qu’un simple prétexte scientifique. Tournesol apparaît ainsi sous son meilleur jour : il ne cherche ni la richesse ni la gloire, mais participe à des recherches susceptibles d’améliorer concrètement les conditions de vie.
L’idée possède même une étonnante modernité lorsqu’on la regarde aujourd’hui, avec les questions liées à l’agriculture dans des environnements soumis à des conditions climatiques difficiles. Malheureusement, le scénario abandonne progressivement cette dimension au profit de l’aventure. L’orange bleue devient essentiellement le prétexte nécessaire au déclenchement de l’intrigue et les conséquences scientifiques, économiques ou humaines d’une telle découverte ne sont pratiquement jamais développées. Comme souvent dans ces aventures parallèles de Tintin, l’idée initiale se révèle finalement plus ambitieuse que son exploitation.
Jean-Pierre Talbot reste un Tintin étonnamment convaincant
Jean-Pierre Talbot demeure encore aujourd’hui une singularité absolue dans l’histoire du personnage : il reste le seul comédien à avoir incarné Tintin en prises de vues réelles au cinéma. Et physiquement, le résultat fonctionne toujours étonnamment bien. La silhouette, la coiffure et surtout l’énergie correspondent immédiatement au personnage imaginé par Hergé.
Talbot ne cherche pas à inventer une profondeur psychologique que Tintin n’a jamais réellement possédée dans les albums. Il court, enquête, observe et intervient dès que quelqu’un se trouve en danger. Son interprétation possède évidemment une certaine naïveté, accentuée par un jeu très caractéristique du cinéma familial des années 1960, mais celle-ci convient finalement assez bien au personnage. Tintin est avant tout le moteur de l’aventure et Talbot retrouve parfaitement cette énergie. Malgré tout ce qui a vieilli autour de lui, il reste probablement l’élément le plus convaincant du film.
Jean Bouise propose un Haddock très différent
Le changement le plus visible par rapport à La Toison d’or concerne le capitaine Haddock. Jean Bouise succède à Georges Wilson et propose une interprétation beaucoup plus exubérante, multipliant colères, gestes brusques, cris et réactions excessives. On retrouve immédiatement plusieurs caractéristiques essentielles du personnage, mais cette interprétation souligne également toute la difficulté de transposer Haddock en prises de vues réelles.
Dans les albums, ses explosions fonctionnent grâce aux expressions dessinées par Hergé, à ses insultes improbables et à l’exagération naturelle de la bande dessinée. Avec un véritable acteur, le même comportement peut rapidement devenir théâtral. Jean Bouise assume totalement cette dimension et son Haddock peut parfois sembler en faire beaucoup, mais il apporte également une énergie dont le film a régulièrement besoin. Son interprétation est moins naturelle que celle de Talbot, tout en restant suffisamment généreuse pour que le capitaine demeure immédiatement identifiable.
Tournesol retrouve une place centrale
Tournesol constitue le véritable déclencheur de l’histoire et le film retrouve ici une mécanique qu’Hergé affectionnait particulièrement : derrière ce petit homme distrait et apparemment inoffensif se cache un scientifique dont les travaux peuvent avoir des conséquences considérables. Sa rencontre avec les recherches du professeur Zalamea permet au scénario de placer la science au cœur de l’aventure.
Sa surdité fournit naturellement plusieurs gags, mais Tournesol ne se limite heureusement pas à cette fonction comique. Son enthousiasme face aux possibilités offertes par ces recherches correspond parfaitement à sa personnalité et donne même au personnage une dimension particulièrement sympathique. Comme souvent chez Tintin, le scientifique capable de concevoir des inventions extraordinaires semble beaucoup moins préoccupé par leur potentiel commercial que par le simple plaisir de faire progresser la connaissance.
L’Espagne donne une véritable identité au film
L’un des principaux atouts des Oranges bleues vient de ses décors. Après Moulinsart, l’aventure se déplace en Espagne et profite de véritables paysages, villages et architectures qui donnent au film une identité très différente de celle de La Toison d’or. Le dépaysement fonctionne immédiatement et ces images possèdent aujourd’hui un intérêt supplémentaire : elles constituent presque une photographie de l’Espagne du milieu des années 1960.
Le film exploite néanmoins une représentation particulièrement folklorique du pays, entre musique, costumes, corrida et personnages très typés. Cela correspond au cinéma populaire de l’époque, même si certaines séquences paraissent aujourd’hui assez caricaturales. Ce traitement rappelle finalement certains voyages de Tintin dans les albums : le pays visité doit être immédiatement identifiable, quitte à accentuer fortement quelques-uns de ses signes distinctifs.
Les enfants prennent énormément de place
Une partie importante de la deuxième moitié du film repose sur les enfants rencontrés par Tintin. Le choix se comprend facilement : Les Oranges bleues s’adresse ouvertement à un public familial et cherche à proposer aux jeunes spectateurs des personnages auxquels ils pourront directement s’identifier. Ils participent réellement à l’action et permettent plusieurs séquences mouvementées.
Le problème vient de la place qu’ils finissent par occuper. Tintin semble parfois moins engagé dans une enquête à la manière d’Hergé que plongé dans un film d’aventures pour enfants typique des années 1960. Cette orientation accentue la naïveté générale du récit et contribue probablement au sentiment que Les Oranges bleues vise un public plus jeune que La Toison d’or. Le film reste sympathique, mais perd une partie de ce mélange d’aventure, de mystère et de second degré qui permet aux meilleurs albums de fonctionner aussi bien auprès des enfants que des adultes.
Les Dupondt illustrent les limites du passage au réel
Dupond et Dupont constituent probablement l’un des meilleurs exemples des difficultés rencontrées par ces adaptations. Dans une bande dessinée, leur ressemblance parfaite, leurs raisonnements absurdes et leurs catastrophes fonctionnent immédiatement. Avec de véritables acteurs, l’artifice devient beaucoup plus visible et plusieurs séquences ressemblent davantage à des numéros burlesques qu’à la transposition naturelle des personnages d’Hergé.
Le problème ne vient pas nécessairement des interprètes mais du changement de médium lui-même. Ce qui paraît parfaitement naturel dans une case peut devenir très artificiel lorsqu’un véritable être humain doit le reproduire devant une caméra. Les Oranges bleues cherche généralement à rester extrêmement fidèle à l’apparence et au comportement des personnages, mais cette fidélité littérale ne suffit pas toujours à retrouver ce qui faisait leur efficacité sur le papier.
Une intrigue qui manque malheureusement de rythme
C’est probablement le principal défaut du film. Tintin et les Oranges bleues possède une excellente idée de départ, de nombreux personnages et des décors suffisamment variés pour construire une grande aventure. Pourtant, le récit manque régulièrement de tension. Certaines scènes comiques s’étirent, les déplacements prennent beaucoup de place et l’enquête n’atteint jamais réellement l’intensité des meilleures histoires d’Hergé.
Les adversaires eux-mêmes manquent de présence. Là où un Rastapopoulos ou un colonel Sponsz pouvait donner un véritable visage à la menace, Les Oranges bleues peine à construire un antagoniste mémorable. Le résultat n’est jamais véritablement ennuyeux, mais il paraît régulièrement plus long qu’il ne devrait. L’aventure possède les ingrédients nécessaires ; il lui manque simplement cette mécanique presque implacable qui permettait à Hergé d’enchaîner les péripéties sans donner l’impression de les accumuler.
La difficulté de faire sortir Tintin de ses cases
Les deux films avec Jean-Pierre Talbot restent malgré tout fascinants parce qu’ils tentent quelque chose que les adaptations suivantes abandonneront : faire exister physiquement l’univers graphique d’Hergé. Tintin possède sa houppette, Haddock sa barbe et sa casquette, Tournesol retrouve son imperméable et son pendule, tandis que les Dupondt semblent parfois avoir directement traversé la page.
Par moments, l’illusion fonctionne remarquablement bien. À d’autres, cette fidélité devient justement le problème : costumes, coiffures et comportements sont parfois tellement proches des dessins qu’ils donnent davantage l’impression de voir des personnes déguisées en personnages de Tintin que des personnages ayant réellement pris vie. L’animation contourne naturellement cette difficulté puisque les proportions et les exagérations graphiques restent possibles. Le cinéma en prises de vues réelles doit trouver un équilibre beaucoup plus délicat entre fidélité et crédibilité, et Les Oranges bleues choisit presque systématiquement la première.
Un film devenu une véritable capsule temporelle
Ce qui pouvait simplement sembler vieillot quelques décennies après sa sortie possède désormais un autre charme. Les couleurs, les automobiles, les décors, la musique et la manière même de filmer appartiennent entièrement au cinéma européen populaire des années 1960. Tintin et les Oranges bleues ne ressemble pratiquement plus à aucune production contemporaine et cette patine contribue énormément au plaisir que l’on peut encore prendre à le regarder.
Elle ne fait évidemment pas disparaître les longueurs ou la naïveté de certaines situations, mais elle permet de les regarder avec davantage de tendresse. Le film témoigne surtout d’une époque où adapter une bande dessinée signifiait presque littéralement tenter de faire sortir ses personnages des cases. Cette approche paraît aujourd’hui extrêmement naïve, mais c’est aussi ce qui rend ces deux Tintin avec Jean-Pierre Talbot aussi singuliers.
Un troisième Tintin devait suivre
Les Oranges bleues ne devait pas nécessairement être la dernière aventure en prises de vues réelles. Un troisième film fut envisagé et Jean-Pierre Talbot a notamment évoqué une histoire qui aurait conduit Tintin en Inde, avec des scènes à cheval pour lesquelles il s’était préparé. Une autre piste fut ensuite étudiée après le voyage d’Hergé au Canada : Tintin aurait pu évoluer dans un contexte de guerre froide et de conquête spatiale, avec Montréal et les préparatifs de l’Expo 67 comme décors.
Aucun de ces projets n’aboutira et Les Oranges bleues deviendra donc, sans avoir réellement été pensé comme tel, l’adieu de Jean-Pierre Talbot au personnage. C’est dommage, car malgré les limites de ces adaptations, l’acteur en restait probablement l’élément le plus convaincant.
En résumé
Tintin et les Oranges bleues reste avant tout une curiosité particulièrement attachante. Jean-Pierre Talbot fonctionne toujours étonnamment bien en Tintin, Jean Bouise propose un Haddock généreusement exubérant et le tournage en Espagne donne à l’aventure une véritable identité. L’idée de fruits capables de pousser dans des terres arides constitue également un excellent point de départ et aurait pu servir de base à une intrigue beaucoup plus ambitieuse.
Mais le film peine à transformer tous ces éléments en une grande aventure. Le scénario manque de tension, certaines séquences s’étirent, l’humour devient parfois trop enfantin et plusieurs personnages ressemblent davantage à des reproductions de leurs équivalents dessinés qu’à de véritables personnages de cinéma. Là où les meilleurs albums d’Hergé parvenaient à réunir aventure, humour et mystère avec une remarquable fluidité, Les Oranges bleues donne trop souvent l’impression de chercher à reproduire les ingrédients sans retrouver complètement la recette.
Avec le temps, ces défauts participent presque à son charme. Tintin et les Oranges bleues n’est ni un grand film d’aventures ni l’équivalent cinématographique des meilleurs albums d’Hergé, mais il demeure le témoignage réjouissant d’une époque où l’on pouvait tenter de faire sortir littéralement Tintin de ses cases.
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