Immortel (ad vitam)
Avec : Linda Hardy, Thomas Kretschmann, Charlotte Rampling, Frédéric Pierrot
Production / distribution : Téléma, TF1 Films Production, Ciby 2000 / UGC Fox Distribution
Durée : 1 h 43
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 24 mars 2004
En 2004, Enki Bilal entreprend quelque chose de particulièrement ambitieux : transposer au cinéma l’univers de sa propre Trilogie Nikopol en mélangeant acteurs réels, décors numériques, personnages en images de synthèse et capture de mouvement, encore peu utilisée à cette échelle en France. Le résultat est étrange, imparfait et parfois franchement daté, mais Immortel (ad vitam) demeure une véritable curiosité du cinéma de science-fiction européen : un film dont les limites techniques sautent aujourd’hui aux yeux, mais dont l’univers conserve une personnalité que bien des productions plus coûteuses n’ont jamais possédée.
New York, 2095 : Bilal construit un monde avant de raconter une histoire
L’action se déroule dans un New York futuriste où humains, extraterrestres, êtres génétiquement modifiés et machines cohabitent sous le contrôle de puissantes corporations. Au-dessus de la ville apparaît une immense pyramide abritant les dieux égyptiens.
Horus, condamné par ses semblables, dispose d’un temps limité avant de perdre son immortalité. Dans la ville se trouve également Nikopol, ancien opposant politique emprisonné depuis plusieurs décennies et brutalement ramené dans un monde qui n’est plus le sien. Le destin de celui-ci va croiser celui de Jill, mystérieuse jeune femme aux cheveux bleus dont la nature semble échapper aux classifications habituelles.
Sur le papier, tout cela pourrait facilement sombrer dans l’incompréhensible. Et, soyons clairs, le film n’évite pas toujours cet écueil. Bilal demande au spectateur d’accepter immédiatement son univers, son vocabulaire et ses règles sans prendre énormément de temps pour les expliquer. Mais cette étrangeté fait aussi partie de son charme.
Quand Enki Bilal adapte Enki Bilal
Immortel constitue un cas particulièrement intéressant d’adaptation puisque Bilal ne transpose pas simplement un album : il recompose son propre univers. Le film puise principalement dans La Foire aux immortels et plus largement dans la Trilogie Nikopol, publiée entre 1980 et 1993. Le CNC présente d’ailleurs le film comme une adaptation par Bilal de sa propre trilogie.
Cette liberté est essentielle. Bilal ne semble jamais considérer ses bandes dessinées comme des textes sacrés qu’il faudrait reproduire case après case. Il récupère Nikopol, Horus, l’imaginaire égyptien, le pouvoir politique, les manipulations génétiques et cette esthétique futuriste immédiatement reconnaissable pour fabriquer une nouvelle variation.
Le résultat peut déconcerter les lecteurs parce que des éléments sont déplacés ou transformés. Mais le film conserve quelque chose de beaucoup plus important : l’atmosphère de Bilal. On peut pratiquement reconnaître son univers en arrêtant le film sur n’importe quelle image.
Une prouesse technique en 2004…
C’est évidemment l’aspect qui rend aujourd’hui Immortel aussi fascinant. Bilal voulait créer un monde qu’un tournage traditionnel aurait difficilement permis de représenter avec les moyens d’une production européenne.
Le film mélange donc prises de vues réelles, acteurs filmés sur fond vert, personnages entièrement numériques et capture de mouvement. Le studio français Quantic Dream participe notamment au travail de motion capture, une technologie encore relativement peu répandue à l’époque.
Il faut se replacer en 2004. Quelques années seulement auparavant, fabriquer un univers de cette ampleur aurait probablement été inaccessible à une production française. Bilal utilise donc les nouvelles technologies numériques comme un moyen de supprimer certaines limites budgétaires et physiques.
Et sur ce point, Immortel possède quelque chose de pionnier. Il tente réellement une autre manière de fabriquer un film de science-fiction européen.
…mais des effets spéciaux qui ont terriblement vieilli
Le problème est qu’une révolution technologique peut vieillir beaucoup plus vite qu’un décor construit physiquement.
Et Immortel en constitue aujourd’hui une démonstration assez brutale.
Les environnements numériques conservent souvent une vraie beauté parce qu’ils prolongent directement l’esthétique de Bilal. En revanche, plusieurs personnages entièrement créés en images de synthèse paraissent désormais issus d’une cinématique de jeu vidéo du début des années 2000. Visages figés, mouvements mécaniques, textures artificielles : l’illusion ne fonctionne pratiquement plus.
Le contraste avec les acteurs réels devient parfois particulièrement étrange. Linda Hardy ou Thomas Kretschmann peuvent discuter avec des créatures dont la présence physique semble appartenir à un tout autre niveau de réalité.
Mais paradoxalement, ce vieillissement donne aujourd’hui au film une identité supplémentaire. Immortel est devenu une sorte de fossile numérique fascinant : la représentation très précise de ce que le cinéma imaginait pouvoir devenir grâce aux images de synthèse au début des années 2000.
Linda Hardy, étrange et fascinante Jill
Linda Hardy possède probablement le rôle le plus difficile du film. Jill doit constamment donner l’impression d’être humaine sans l’être totalement, familière tout en restant profondément étrange.
L’interprétation peut parfois sembler froide, mais cette distance correspond assez bien au personnage. Son apparence, ses cheveux et ses teintes bleues semblent directement sorties d’une illustration de Bilal.
Jill représente également l’une des grandes obsessions visuelles de l’auteur : des corps humains qui ne sont plus complètement humains, des identités instables et des frontières de plus en plus floues entre nature, technologie et manipulation scientifique.
Le film fonctionne d’ailleurs beaucoup mieux lorsqu’il laisse cette étrangeté exister que lorsqu’il tente d’en expliquer précisément les mécanismes.
Thomas Kretschmann donne un corps à Nikopol
Thomas Kretschmann apporte davantage d’humanité à l’ensemble. Son Nikopol se réveille dans un monde qu’il ne reconnaît plus et devient naturellement le point d’ancrage du spectateur.
Le choix d’un acteur réel prend ici tout son sens. Face à un univers presque entièrement artificiel, son corps et son visage constituent une présence concrète à laquelle se raccrocher.
Nikopol reste cependant un héros assez distant. Bilal privilégie davantage les idées, l’atmosphère et la construction de son monde que la psychologie traditionnelle. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le film peut laisser certains spectateurs émotionnellement à l’extérieur.
Charlotte Rampling complète cette distribution et apporte naturellement une présence supplémentaire à cet univers froid et clinique.
Horus, ou l’idée complètement folle qui fait fonctionner le film
Il faut quand même mesurer l’étrangeté du concept : une pyramide égyptienne flotte au-dessus d’un New York cyberpunk tandis qu’un dieu à tête de faucon intervient dans la vie d’un prisonnier politique du XXIe siècle.
Sur le papier, cela pourrait être ridicule.
Chez Bilal, cela paraît presque naturel.
C’est probablement l’une des plus grandes réussites du film. Immortel ne cherche jamais à s’excuser de son univers ni à rendre Horus plus acceptable pour un public habitué à une science-fiction conventionnelle. Mythologie égyptienne, totalitarisme, génétique et cyberpunk appartiennent au même monde.
Cette absence de compromis donne au film une personnalité considérable. Même lorsqu’il échoue, il échoue en essayant quelque chose que pratiquement personne d’autre ne faisait dans le cinéma français de cette époque.
Un scénario qui n’est pas toujours à la hauteur de son univers
C’est malheureusement là que Immortel montre ses principales limites. Bilal possède énormément d’idées, mais le film ne sait pas toujours comment les organiser.
Les informations arrivent parfois brutalement, certains personnages semblent davantage représenter un concept que participer véritablement au récit et plusieurs éléments auraient mérité davantage de développement.
Le rythme lui-même est assez particulier. Malgré les créatures, les technologies futuristes et les enjeux spectaculaires, Immortel n’est pas vraiment construit comme un blockbuster. Bilal conserve une narration assez contemplative, parfois opaque, qui peut donner une impression de lenteur.
Le spectateur fasciné par l’univers peut facilement accepter cette approche. Celui qui attend une intrigue de science-fiction parfaitement lisible risque en revanche de rester sur le bord de la route.
Un échec imparfait plus intéressant que beaucoup de réussites formatées
C’est probablement ce qui rend le film beaucoup plus intéressant à revoir aujourd’hui que ne le laisserait penser son vieillissement technique.
Immortel n’est pas un grand film de science-fiction parfaitement maîtrisé. Son scénario est confus, ses personnages restent parfois distants et une partie de ses effets numériques est devenue franchement difficile à regarder.
Mais Bilal avait une vision.
Il ne cherche pas à fabriquer une imitation française de la science-fiction hollywoodienne. Il tente de créer un véritable film de Bilal, avec ses couleurs, son architecture, ses obsessions politiques, ses corps transformés et son mélange improbable de futurisme et de mythologie.
Le CNC souligne d’ailleurs le caractère techniquement ambitieux du projet et son mélange inhabituel de prises de vues réelles, d’images numériques et de motion capture. Vingt ans plus tard, cette ambition reste probablement ce qu’il y a de plus précieux dans le film.
On peut sourire devant certains personnages numériques. On peut se perdre dans l’histoire. Mais on ne peut certainement pas confondre Immortel avec un autre film.
En résumé
Immortel (ad vitam) a énormément vieilli techniquement et son récit demeure inutilement opaque, mais l’ambition d’Enki Bilal force encore le respect. Cette rencontre improbable entre cyberpunk, mythologie égyptienne, acteurs réels et personnages numériques donne naissance à un film bancal mais absolument unique.
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