Persepolis
Voix VF : Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Simon Abkarian
Production / distribution : 2.4.7. Films, France 3 Cinéma / Diaphana Distribution
Durée : 1 h 35
Adaptation : Roman graphique
Sortie : 27 juin 2007
Adapter Persepolis représentait un défi particulier : comment transformer une œuvre autobiographique aussi intimement liée au dessin et à la narration de Marjane Satrapi sans perdre ce qui faisait sa personnalité ? En 2007, Satrapi choisit de relever elle-même le défi avec Vincent Paronnaud. Le résultat ne cherche pas simplement à animer les cases des albums : il réinvente leur langage pour le cinéma, tout en conservant leur humour, leur noirceur et surtout leur regard profondément humain sur l’exil et l’histoire iranienne.
Une petite fille confrontée à la grande Histoire
Persepolis commence à Téhéran à la fin des années 1970. Marjane est encore une enfant lorsque la révolution bouleverse son pays. Elle observe les adultes parler de politique, découvre les injustices qui ont frappé sa famille et imagine encore pouvoir devenir prophète pour réparer le monde.
L’une des grandes réussites du film consiste à raconter des événements historiques considérables depuis cette perspective individuelle. La chute du Chah, l’installation de la République islamique, la répression puis la guerre Iran-Irak ne sont jamais transformées en cours d’histoire. Elles sont vécues à hauteur de Marjane, à travers ce qu’elle comprend, ce qu’elle ne comprend pas encore et ce qu’elles provoquent dans son quotidien.
Cette approche permet au film d’être politique sans oublier son personnage. Derrière les régimes, la guerre et la religion se trouve constamment une famille qui tente simplement de continuer à vivre.
Marjane, une héroïne imparfaite et formidablement vivante
Satrapi aurait facilement pu transformer son double de papier en héroïne exemplaire. Elle fait exactement l’inverse. Marjane est insolente, enthousiaste, parfois naïve, contradictoire et capable de commettre de sérieuses erreurs.
C’est essentiel à la réussite de Persepolis. Le film ne raconte pas seulement l’histoire d’une jeune Iranienne victime d’un régime autoritaire : il raconte la construction d’une personnalité. Marjane découvre la politique, l’amour, la sexualité, la solitude, la culpabilité et la difficulté de vivre entre plusieurs cultures.
Son exil en Autriche prend ainsi autant d’importance que les événements iraniens. Être libre ne signifie pas automatiquement trouver sa place. Loin de sa famille, elle découvre une autre forme de solitude et comprend progressivement qu’on peut quitter son pays sans réussir à laisser derrière soi ce qu’il représente.
Le noir et blanc devient une véritable force de cinéma
Visuellement, Persepolis est remarquable. Le film conserve l’épure graphique caractéristique des albums, dominée par le noir et blanc, mais refuse de traiter la bande dessinée comme un storyboard que l’on aurait simplement mis en mouvement.
Marjane Satrapi expliquait elle-même à Cannes que le principal danger aurait été de vouloir reproduire directement les cases : pour elle, la BD constitue un langage narratif autonome et nécessitait donc l’invention d’une véritable écriture cinématographique.
C’est exactement ce qui rend l’adaptation aussi réussie. Les silhouettes, les ombres, les transformations visuelles et les mouvements utilisent pleinement l’animation. La simplicité apparente du dessin permet même parfois des images beaucoup plus fortes qu’une reconstitution réaliste.
La couleur, utilisée avec parcimonie, acquiert alors une véritable fonction narrative plutôt que décorative.
L’humour empêche le film de devenir écrasant
Sur le papier, Persepolis pourrait être extrêmement lourd : révolution, exécutions, guerre, bombardements, répression religieuse, exil et solitude traversent le récit. Pourtant, le film est régulièrement très drôle.
L’humour de Marjane permet de conserver une distance avec les événements sans jamais les minimiser. Sa passion adolescente pour la culture occidentale, ses réactions excessives ou certains personnages secondaires apportent une légèreté indispensable.
Cette capacité à passer du tragique au burlesque en quelques secondes constitue l’une des grandes forces du film. Persepolis ne cherche jamais à expliquer que la vie devient entièrement sombre parce que l’Histoire l’est. Les personnages continuent à rire, écouter de la musique, tomber amoureux ou organiser des fêtes clandestines.
Et c’est justement cette volonté de continuer à vivre qui rend la répression encore plus perceptible.
Une famille qui constitue le véritable cœur du récit
Derrière Marjane se trouve surtout une famille extraordinairement importante. Ses parents lui transmettent une conscience politique mais refusent de lui imposer une manière de penser. Ils veulent qu’elle soit libre, quitte à devoir l’éloigner d’eux pour qu’elle le reste.
La grand-mère constitue peut-être le personnage le plus marquant après Marjane elle-même. Elle est à la fois tendre, drôle et profondément lucide. Elle représente une sorte de boussole morale : ne pas oublier d’où l’on vient, mais surtout ne pas utiliser ses souffrances comme excuse pour perdre sa dignité.
Les voix françaises renforcent énormément ces personnages. Chiara Mastroianni prête sa voix à Marjane adulte, Catherine Deneuve à sa mère, Simon Abkarian à son père et Danielle Darrieux à sa grand-mère. Le casting vocal accompagne le dessin sans chercher à prendre le dessus sur lui.
Une œuvre politique qui refuse la simplification
L’une des qualités les plus importantes de Persepolis réside dans son refus des représentations simplistes. L’Iran n’est jamais réduit à son régime politique, pas davantage que l’Occident n’est présenté comme un paradis.
Marjane aime son pays tout en rejetant profondément le régime qui limite les libertés. Elle découvre parallèlement en Europe la liberté qu’elle recherchait, mais aussi le déracinement, l’incompréhension et parfois le mépris.
Cette nuance empêche le film de devenir un simple récit opposant deux mondes. Son sujet profond est plutôt la difficulté de conserver son identité lorsqu’on ne se sent plus complètement chez soi nulle part.
C’est probablement ce qui permet encore aujourd’hui à Persepolis de dépasser très largement le contexte historique qu’il raconte.
Une adaptation qui conserve l’esprit plutôt que chaque case
Parce que Marjane Satrapi adapte elle-même son œuvre, on pourrait imaginer une fidélité presque littérale. Elle comprend au contraire qu’une bonne adaptation nécessite des transformations.
Les quatre albums racontaient déjà son enfance à Téhéran, la révolution, la guerre Iran-Irak, son adolescence, son exil autrichien et son retour en Iran. Le film doit condenser cette matière considérable en 95 minutes.
Des éléments disparaissent nécessairement et certains événements sont raccourcis, mais l’essentiel demeure : le regard de Marjane. C’est sans doute l’une des meilleures démonstrations de ce que peut être une adaptation réussie. Être fidèle à une BD ne signifie pas reproduire toutes ses cases, mais comprendre pourquoi elles fonctionnaient.
Un film récompensé à Cannes
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2007, Persepolis reçoit le Prix du Jury ex æquo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas. Il sera ensuite notamment nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation.
Cette reconnaissance est particulièrement intéressante pour une adaptation de roman graphique qui aurait facilement pu être considérée comme un projet d’animation plus confidentiel.
Elle confirme surtout que l’animation n’est ici ni un genre ni une manière d’adoucir le sujet. C’est précisément le langage dont Persepolis avait besoin pour raconter cette histoire.
En résumé
Persepolis réussit ce que beaucoup d’adaptations ratent : transformer profondément son matériau sans en perdre l’identité. Drôle, douloureux, politique et profondément personnel, le film utilise l’animation pour prolonger le roman graphique plutôt que simplement le reproduire.
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