Quai d’Orsay
Avec : Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup, Julie Gayet
Durée : 1 h 53
Adaptation : Roman graphique
Sortie : 6 novembre 2013
En 2013, Bertrand Tavernier adapte Quai d’Orsay – Chroniques diplomatiques, la bande dessinée de Christophe Blain et Abel Lanzac, pseudonyme du diplomate Antonin Baudry. Publiée à partir de 2010, l’œuvre s’inspire de l’expérience de Baudry au ministère français des Affaires étrangères. Pour son adaptation, Tavernier travaille directement avec Christophe Blain et Antonin Baudry et réunit Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz et Niels Arestrup. Le film sort en France le 6 novembre 2013.
Le pouvoir vu depuis le bureau de celui qui écrit les discours
Arthur Vlaminck est recruté au Quai d’Orsay pour travailler auprès du ministre des Affaires étrangères Alexandre Taillard de Worms. Sa mission paraît simple : écrire ses discours. Il découvre rapidement un univers dans lequel chaque mot peut provoquer des discussions interminables, où les conseillers se croisent dans les couloirs et où les décisions internationales côtoient les problèmes les plus dérisoires.
Raphaël Personnaz constitue un excellent point d’entrée dans cet univers. Arthur observe d’abord ce microcosme avec le même étonnement que le spectateur. Il doit apprendre ses règles, comprendre qui décide réellement et surtout parvenir à suivre un ministre dont les idées peuvent changer au milieu d’une conversation.
Le personnage possède cependant l’intelligence de ne pas devenir le véritable centre du film. Il est notre regard sur le Quai d’Orsay, mais ce sont progressivement les gens qu’il observe qui prennent possession de l’écran.
Thierry Lhermitte en véritable tornade diplomatique
Alexandre Taillard de Worms est évidemment inspiré par Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac entre 2002 et 2004. L’expérience d’Antonin Baudry au ministère constitue précisément la matière première de la BD.
Thierry Lhermitte ne cherche pourtant pas à réaliser une imitation purement physique. Il transforme le ministre en force de la nature. Taillard entre dans une pièce et tout se met en mouvement : les collaborateurs, les portes, les dossiers et parfois littéralement les feuilles posées sur les bureaux.
Il parle de grands auteurs, exige le mot parfait, change d’avis, revient quelques minutes plus tard avec une nouvelle idée et attend de ses collaborateurs qu’ils comprennent immédiatement ce qu’il vient lui-même d’inventer.
Le risque était de le transformer en simple caricature. Lhermitte lui conserve pourtant une forme de grandeur. Taillard peut être épuisant, égocentrique et totalement imprévisible, mais il n’est pas présenté comme un imbécile. Derrière ses envolées et son obsession des formules existe une véritable conviction dans le rôle de la diplomatie.
C’est ce qui rend le personnage beaucoup plus drôle : il est excessif, mais il croit absolument à tout ce qu’il dit.
Niels Arestrup fait presque tout en restant assis
Face à cette tornade, Claude Maupas semble appartenir à un autre film. Niels Arestrup incarne le directeur de cabinet avec une économie de jeu remarquable. Là où Lhermitte traverse les bureaux à toute vitesse, Maupas reste souvent derrière son bureau, parle calmement et semble absorber chaque nouvelle catastrophe avec la fatigue de celui qui en a déjà vu cent autres.
Ce contraste devient l’une des meilleures mécaniques comiques de Quai d’Orsay.
Maupas est surtout celui qui transforme les grandes déclarations du ministre en véritable travail diplomatique. Pendant que Taillard cherche la formule historique, son directeur de cabinet doit faire fonctionner la machine. Le film ne réduit donc jamais la politique à celui qui prononce le discours : il montre aussi tous ceux qui travaillent pour que ce discours puisse exister.
Niels Arestrup est formidable parce qu’il n’essaie jamais de rivaliser avec l’énergie de Thierry Lhermitte. Il fait exactement l’inverse. Un regard, un silence ou une phrase prononcée sans changer de ton peuvent suffire à provoquer le rire. Sa prestation lui vaudra d’ailleurs le César 2014 du meilleur acteur dans un second rôle.
Comment adapter le mouvement d’une bande dessinée ?
La grande difficulté consistait à transposer le dessin extraordinairement dynamique de Christophe Blain. Dans la BD, quelques traits suffisent pour faire comprendre qu’un personnage vient de traverser une pièce à toute vitesse ou qu’un mouvement du ministre vient de mettre tout son entourage sens dessus dessous.
Tavernier avait parfaitement identifié le problème : il expliquait qu’il ne fallait justement pas reproduire le découpage de la BD, mais trouver une autre manière d’en retrouver « l’énergie et l’invention ».
Le film y parvient notamment grâce au mouvement. Les couloirs deviennent des axes de circulation permanente, les portes claquent, les collaborateurs entrent et sortent et les bureaux paraissent rarement immobiles. Taillard lui-même semble créer des courants d’air lorsqu’il surgit quelque part.
Ce n’est donc pas la fidélité graphique qui intéresse Tavernier mais la traduction cinématographique du rythme de Christophe Blain. Le dessin disparaît, son énergie demeure.
Une bureaucratie transformée en mécanique comique
L’une des grandes réussites de Quai d’Orsay est de parvenir à rendre drôle quelque chose qui ne semble absolument pas cinématographique : des gens écrivant et réécrivant des discours.
Un mot devient une affaire d’État. Une formulation peut être rejetée puis réclamée quelques heures plus tard. Arthur doit comprendre non seulement ce que veut le ministre, mais ce que celui-ci voulait dire lorsqu’il expliquait ce qu’il voulait.
Cette mécanique pourrait devenir répétitive. Tavernier utilise au contraire la répétition comme un véritable running gag. À mesure qu’Arthur comprend le fonctionnement du ministère, le spectateur apprend lui aussi à anticiper certaines réactions.
Mais derrière la satire apparaît également une forme de respect pour le travail de ces collaborateurs. Le film se moque énormément du fonctionnement de l’institution sans présenter tous ceux qui y travaillent comme des incapables.
Une satire politique moins féroce qu’elle en a l’air
C’est d’ailleurs ce qui rend Quai d’Orsay assez particulier. On pourrait s’attendre à une charge extrêmement violente contre les responsables politiques et leurs conseillers. Tavernier choisit quelque chose de plus nuancé.
Il montre les egos, les rivalités, l’absurdité de certaines réunions et la disproportion entre des enjeux internationaux majeurs et certaines préoccupations internes. Mais derrière cette agitation, des personnes travaillent réellement.
Le film devient alors presque une comédie sur le fonctionnement collectif. Les discours officiels donnent l’impression qu’un ministre porte seul une position politique ; Quai d’Orsay montre les dizaines de discussions, corrections et compromis nécessaires pour fabriquer cette parole.
La satire reste donc présente, mais elle ne vire jamais au mépris systématique.
Quand la comédie rejoint soudainement l’Histoire
Cette approche prend une dimension particulière lorsque le film se rapproche des événements diplomatiques ayant inspiré la BD. Derrière Taillard de Worms apparaît nécessairement la figure de Dominique de Villepin et, avec elle, la période qui précède la guerre d’Irak.
Sans abandonner complètement son humour, Tavernier rappelle alors que toutes les discussions auxquelles nous assistons ne concernent pas uniquement des virgules et des formules. Les mots écrits dans ces bureaux peuvent être prononcés devant les Nations unies et participer à des décisions dont les conséquences dépassent très largement ceux qui les ont rédigés.
C’est probablement là que Quai d’Orsay trouve sa meilleure justification cinématographique. La comédie bureaucratique et la grande diplomatie ne sont finalement pas deux histoires différentes : la seconde se fabrique précisément dans le désordre de la première.
Une adaptation qui possède sa propre respiration
Le film n’a cependant pas exactement la vivacité graphique de la BD. Sur près de deux heures, certains mécanismes deviennent prévisibles et plusieurs allers-retours autour des discours auraient pu être resserrés.
La transposition perd également nécessairement une partie de l’immédiateté du dessin de Christophe Blain. Une case peut produire une accélération instantanée que le cinéma doit reconstruire par le jeu, le montage et les déplacements.
Mais Tavernier ne cherche justement pas à faire une BD filmée. Christophe Blain, Antonin Baudry et lui-même ont repensé l’œuvre pour le cinéma, et cette liberté lui permet d’exister indépendamment de son modèle. Christophe Blain a d’ailleurs participé directement à cette adaptation avec Tavernier et Baudry.
En résumé
Quai d’Orsay réussit quelque chose d’assez improbable : transformer l’écriture de discours diplomatiques en véritable mécanique de comédie. Thierry Lhermitte est irrésistible en ministre constamment en mouvement, Raphaël Personnaz constitue un excellent guide dans cet univers et Niels Arestrup vole régulièrement les scènes en faisant presque exactement l’inverse de tout le monde.
Le film perd un peu de l’énergie graphique de Christophe Blain et quelques répétitions finissent par se faire sentir, mais Bertrand Tavernier trouve un véritable langage cinématographique pour adapter la BD. Une satire intelligente, très drôle et suffisamment lucide pour se moquer des coulisses du pouvoir sans réduire ceux qui y travaillent à des caricatures.
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