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La Vie d’Adèle

Affiche de La Vie d’Adèle

La Vie d’Adèle

Réalisation : Abdellatif Kechiche

Avec : Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche, Jérémie Laheurte

Production / distribution : Quat'Sous Films, Wild Bunch / Wild Bunch Distribution

Durée : 2 h 59

Adaptation : Roman graphique

Sortie : 9 octobre 2013

3/5

Palme d’or au Festival de Cannes en 2013, La Vie d’Adèle – Chapitres 1 & 2 s’inspire librement du roman graphique Le bleu est une couleur chaude de Jul’ Maroh. Abdellatif Kechiche en conserve la découverte du désir et la relation amoureuse entre deux jeunes femmes, mais recentre entièrement le récit sur Adèle et son passage à l’âge adulte. Porté par deux comédiennes remarquables, le film possède une puissance émotionnelle indéniable, mais ses presque trois heures et sa tendance à étirer chaque instant peuvent aussi rendre l’expérience particulièrement éprouvante.

Adèle, une adolescente qui cherche encore qui elle est

Au commencement, Adèle n’est pas définie par son orientation sexuelle. C’est une lycéenne qui va en cours, retrouve ses amis, mange avec ses parents et semble avancer dans une vie relativement ordinaire. Elle tente une relation avec un garçon sans parvenir à y trouver ce qu’elle recherche réellement.

La rencontre avec Emma, immédiatement reconnaissable à ses cheveux bleus, vient bouleverser cet équilibre. Kechiche filme d’abord cette attirance à travers les regards et les hésitations plutôt qu’en multipliant les explications. Adèle ne possède pas encore les mots permettant de comprendre ce qui lui arrive, et le film laisse cette confusion s’installer progressivement.

C’est là qu’Adèle Exarchopoulos impressionne immédiatement. Kechiche filme son visage au plus près et l’actrice parvient à rendre perceptibles le désir, la gêne, la peur ou la tristesse avec une spontanéité assez remarquable.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, deux performances exceptionnelles

Une grande partie de la réussite du film repose évidemment sur ses deux actrices. Adèle Exarchopoulos donne au personnage principal quelque chose de très instinctif. Elle mange, rit, pleure ou hésite avec une impression de naturel qui fait parfois oublier la présence de la caméra.

Léa Seydoux construit au contraire une Emma beaucoup plus affirmée. Elle est plus âgée, artiste, cultivée et semble avoir déjà trouvé sa place dans un monde qu’Adèle découvre encore. Cette opposition dépasse rapidement la simple différence de personnalité.

Le film montre également que les deux femmes ne viennent pas du même milieu. Les scènes de repas sont particulièrement révélatrices : chez Adèle, la nourriture et les conversations sont simples et familiales ; chez Emma, les discussions autour de l’art et de la culture occupent davantage l’espace. Kechiche fait ainsi progressivement apparaître une différence sociale qui pèsera autant sur leur relation que leurs sentiments.

Une histoire d’amour qui évite l’idéalisation

La Vie d’Adèle fonctionne particulièrement bien lorsqu’il observe la construction d’un couple. Le film ne cherche pas à transformer Adèle et Emma en symbole permanent : il les laisse simplement vivre, se désirer, rire, partager des repas, rencontrer leurs proches et construire progressivement leur quotidien.

C’est précisément cette banalité qui donne beaucoup de force à leur histoire. Leur relation n’est pas présentée comme extraordinaire parce qu’elle unit deux femmes, mais parce qu’elle représente pour Adèle son premier grand amour.

Le film s’intéresse également à ce qui sépare progressivement deux personnes qui s’aiment. Les ambitions professionnelles, les différences culturelles et les aspirations personnelles prennent une importance croissante. Derrière son histoire amoureuse, La Vie d’Adèle devient ainsi un film assez juste sur cette découverte douloureuse : aimer quelqu’un ne signifie pas nécessairement évoluer dans la même direction.

Trois heures : l’immersion jusqu’à l’épuisement

C’est également là que se trouve le principal problème du film. Avec une durée de 2 h 59, Kechiche pousse extrêmement loin son désir de faire ressentir le quotidien. Il ne conserve pas seulement ce qui est indispensable au scénario : les repas, les discussions, les soirées, les cours et les silences sont longuement observés.

Dans certaines scènes, cette méthode fonctionne merveilleusement bien. Elle donne l’impression de réellement connaître Adèle et permet aux changements de sa vie de prendre une dimension que n’aurait probablement pas obtenue un film de deux heures.

Mais il faut aussi reconnaître que c’est beaucoup trop long. Kechiche semble parfois incapable de couper une scène lorsqu’elle a déjà transmis l’émotion ou l’information nécessaire. Plusieurs séquences continuent alors que leur fonction dramatique paraît accomplie depuis plusieurs minutes.

Le résultat peut devenir épuisant. On peut parfaitement reconnaître les qualités du film, être impressionné par ses actrices et pourtant finir par décrocher. Lorsqu’une œuvre de trois heures donne régulièrement l’impression qu’elle aurait gagné à être considérablement resserrée, sa durée cesse d’être une simple particularité artistique pour devenir une véritable faiblesse.

Une adaptation très libre du Bleu est une couleur chaude

Il faut également prendre quelques distances avec le mot « adaptation ». La Vie d’Adèle est inspiré du roman graphique Le bleu est une couleur chaude de Jul’ Maroh, mais Abdellatif Kechiche s’en éloigne fortement.

Le film conserve notamment la rencontre amoureuse et plusieurs éléments fondamentaux, mais transforme les personnages, leur trajectoire et une grande partie du récit. Même le prénom de l’héroïne change : Clémentine dans la BD devient Adèle au cinéma.

Ce choix permet au film d’exister comme une œuvre indépendante plutôt que comme une simple reproduction des cases de Jul’ Maroh. Mais il peut aussi frustrer ceux qui recherchent l’émotion particulière du roman graphique. Là où la BD possède une dimension très construite autour de la mémoire et de la couleur bleue, Kechiche privilégie une observation presque documentaire du corps et du quotidien.

Des scènes intimes beaucoup trop démonstratives

Les scènes sexuelles ont évidemment beaucoup fait parler lors de la sortie du film. Leur caractère explicite n’est pas en lui-même un problème : montrer physiquement le désir entre Adèle et Emma correspond parfaitement au projet du réalisateur.

C’est davantage leur durée et la manière dont elles sont filmées qui interrogent. Certaines séquences deviennent tellement insistantes que l’on finit par davantage percevoir le dispositif de mise en scène que l’intimité des personnages. Jul’ Maroh avait d’ailleurs exprimé de fortes réserves sur cette représentation de la sexualité.

C’est d’autant plus paradoxal que Kechiche parvient ailleurs à exprimer énormément avec presque rien. Un échange de regards, un sourire ou quelques secondes de gêne entre Adèle et Emma peuvent être infiniment plus sensuels que les scènes les plus explicites. Le film démontre lui-même qu’il n’avait pas nécessairement besoin d’en montrer autant.

Une mise en scène entièrement tournée vers les visages

La réalisation de Kechiche possède néanmoins une vraie cohérence. La caméra reste extrêmement proche des personnages et particulièrement d’Adèle. Les gros plans deviennent presque la grammaire naturelle du film.

Cette proximité peut parfois paraître envahissante, mais elle explique également la sensation d’intimité qui traverse l’ensemble. Le spectateur observe les émotions avant même qu’elles soient formulées. Chez Adèle Exarchopoulos, un changement d’expression suffit souvent à raconter davantage qu’une longue conversation.

Le film refuse également une esthétique trop sophistiquée. Malgré le milieu artistique fréquenté par Emma, La Vie d’Adèleconserve une image relativement brute qui correspond à son ambition : donner l’impression de regarder une vie plutôt qu’un récit parfaitement organisé.

Une Palme d’or historique

Lors du Festival de Cannes 2013, le jury présidé par Steven Spielberg attribue la Palme d’or non seulement à Abdellatif Kechiche mais associe exceptionnellement Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux à la récompense. Une décision particulièrement révélatrice de l’importance des deux actrices dans la réussite du film.

Et il est difficile de contester leur contribution. Même lorsqu’on trouve le film interminable, elles continuent à maintenir l’intérêt. Sans elles, la méthode de Kechiche et ses très longues scènes auraient probablement été beaucoup plus difficiles à supporter.

La Palme d’or a également fait de La Vie d’Adèle l’un des films français les plus commentés de sa génération, aussi bien pour ses qualités artistiques que pour les débats qu’il a suscités.

Un tournage qui a laissé des traces

Avec le recul, il est impossible de parler du film sans évoquer les controverses entourant sa fabrication. Plusieurs techniciens ont dénoncé des conditions de tournage difficiles, tandis qu’Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux ont raconté une expérience particulièrement éprouvante et des prises répétées de très nombreuses fois.

Ces témoignages compliquent forcément le regard porté sur certaines scènes, particulièrement lorsque la recherche de spontanéité à l’écran semble avoir nécessité un travail extrêmement lourd en coulisses.

Cela n’efface pas les qualités du résultat ni les performances des comédiennes. Mais il serait tout aussi artificiel de célébrer la méthode de Kechiche uniquement parce qu’elle aboutit à des scènes impressionnantes sans rappeler qu’elle a été vivement contestée par plusieurs personnes ayant participé au tournage.

Un grand film auquel il manque probablement une meilleure paire de ciseaux

C’est finalement tout le paradoxe de La Vie d’Adèle. Certaines de ses longueurs participent directement à sa réussite. En restant aussi longtemps auprès d’Adèle, Kechiche permet au spectateur d’observer son évolution plutôt que de simplement la raconter.

Mais cette volonté devient également son principal défaut. Tout montrer, tout prolonger et laisser chaque scène respirer ne signifie pas nécessairement que chaque minute soit indispensable.

Il y avait probablement un film encore plus fort à l’intérieur de ces trois heures. Un montage plus resserré aurait pu conserver l’intensité des interprétations, la finesse de l’observation sociale et la puissance de l’histoire d’amour tout en évitant cette sensation d’épuisement qui peut finir par éloigner le spectateur des personnages.

En résumé

La Vie d’Adèle possède deux actrices exceptionnelles et des moments d’une puissance émotionnelle remarquable. Mais ses presque trois heures, ses scènes interminablement étirées et certains choix autour de l’intimité rendent l’expérience beaucoup plus difficile qu’elle ne devrait l’être. Un très grand film par instants, mais un film qui aurait probablement gagné à être beaucoup plus court.

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